Raed Issa, l’artiste qui dessinait la vie sous les bombes

 

Raed Issa, peintre palestinien, est arrivé à Aix-en-Provence fin avril dans le cadre du programme Pause (Programme national d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil), le 15 mai 2025. © Photo Claire Gaby pour Mediapart
Raed Issa, peintre, a été évacué de la bande de Gaza dans le cadre du programme Pause, qui vise à offrir répit et résidence aux artistes et universitaires en danger. Il raconte à Mediapart comment des mois de survie ont modifié non seulement son destin, mais son art. 
Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).– L’objet le plus précieux de Raed Issa, pendant des mois, a été, outre son téléphone portable, un bâtonnet de charbon. Plus exactement un fusain noir, long d’une dizaine de centimètres, épais, taillé au carré. Il l’a trimballé dans sa poche à travers tous ses déplacements forcés, du nord au sud de la bande de Gaza, jusqu’à cet appartement d’Aix-en-Provence où nous le rencontrons mi-mai 2025.
Il le tient encore entre ses doigts, ici, dans ces lieux que l’école des Beaux-Arts met à sa disposition et qu’il doit encore apprivoiser. En septembre, il commencera à y enseigner. Pour le moment, Raed Issa attend sa famille, sa femme Eman et leurs quatre enfants, Aboud, Layan, Mohamed et Mariam, en Égypte depuis le 1er mai 2024. Lui a été évacué de Gaza par les autorités françaises fin avril 2025, dans le cadre du programme Pause de mise à l’abri d’artistes et d’universitaires en danger. 
« Ça fait plus d’un an que je ne les ai pas vus, dit-il assis à table, en déchirant le papier beige d’une plaquette de chocolat. Ils ont réussi à sortir une semaine tout juste avant que les Israéliens n’occupent le poste-frontière de Rafah et ne le ferment. C’était juste. Moi, je suis resté. Nous n’avions pas assez d’argent pour payer les six passages. Maintenant, je les attends. »
Le fusain court sur l’emballage du chocolat. L’esquisse devient visage, celui d’un jeune homme ou d’un garçon, de face, un keffieh palestinien autour du cou. « Les autorités françaises m’ont dit qu’ils arriveraient début juin », reprend-il. La famille a effectivement été réunie à cette date.
Raed Issa finit de crayonner. Il lisse le papier : « J’aime bien cette couleur, celle du papier kraft, elle se marie très bien avec le noir. » Il pose son dessin à côté de six autres sur papier Canson, plus aboutis : « C’est ce que j’ai dessiné depuis que je suis arrivé à Aix. » Ils sont tous en noir et blanc, crayon et encre.

Instants de Gaza
Un mouton vous fixe dans les yeux, calme, pattes repliées sous lui. Une foule de têtes humaines, serrées les unes contre les autres, ouvre grand la bouche, dans un même cri d’effroi, les mains collées sur les oreilles, dans une récurrence sans fin du Cri d’Edvard Munch. Une femme de profil, l’esquisse d’un corps allongé veillé par deux enfants. La vie qui souffre, la vie qui s’enfuit, la vie qui, malgré tout, résiste. Des instants à Gaza : tout le travail de Raed Issa ces derniers mois.
Il avait décidé de l’offrir au monde, à ses amis étrangers qui s’inquiétaient de lui, en postant des photos de ses dessins sur sa page Facebook presque chaque jour. À telle enseigne que certains, reproduits, ont été exposés dans des galeries, en Autriche et au Japon par exemple, alors qu’il luttait, sur place, pour rassurer ses enfants, trouver de la nourriture, des abris, et de quoi dessiner.
La réputation de Raed Issa n’est plus à faire dans le monde des amateurs d’art contemporain arabes. Il a exposé dans une douzaine de pays occidentaux, a séjourné en résidence d’artiste à Genève et à Paris.
Il a, avec d’autres peintres de l’enclave palestinienne, fondé il y a quinze ans la première galerie d’art contemporain de Gaza, Eltiqa, à la fois lieu d’exposition, de production artistique et de débats. Située rue Omar-al-Mokhtar, la grande avenue commerçante de la ville de Gaza descendant vers la mer, surnommée un peu ironiquement par les Gazaoui·es les « Champs-Élysées », elle comptait parmi les passages obligés de l’enclave et a permis à plus d’un·e artiste de faire ses gammes.
Eltiqa, comme le reste, n’existe plus. Elle a été détruite dans un bombardement israélien le 5 décembre 2023.
Raed Issa avait déjà quitté la ville, avec Eman et leurs enfants. Il avait déjà commencé son errance.
« Nous habitions au sixième étage, à Gaza City. D’un côté de l’appartement, je voyais la mer, de l’autre la frontière avec Israël. Quand il y a eu le 7-Octobre, comme beaucoup de gens, nous n’avons pas compris ce qui allait se passer, se souvient-il. Nous avions vécu plusieurs guerres, ma maison et mon atelier dans le camp de réfugiés d’Al-Bureij, où je suis né, avaient été détruits déjà deux fois. Je pensais que celle-ci serait comme les précédentes, en un peu plus dur. Je me sentais presque comme un héros, de rester chez moi alors que tous les voisins partaient vers le sud. Mais ils ont tout détruit. Les arbres et les immeubles, les gens et les pierres. »

La course pour échapper à la mort
Raed Issa ne manque pas d’autodérision. Il reconnaît avoir vite quitté la posture du Superman « aussitôt qu’[il] a vu les chars entrer dans Gaza City ». La course commence. Aller où ? La route du sud est fermée par un check-point tenu par les soldats israéliens et, à entendre et lire les récits de plus en plus nombreux, Raed Issa craint d’être arrêté parce qu’il est un homme. Alors le couple opte pour les écoles de l’Unrwa, l’office de secours et d’assistance aux réfugié·es palestinien·nes, persuadé que le drapeau des Nations unies constitue une protection. Ce n’est nullement le cas.
La première école où ils se rendent est frappée par un bombardement. La deuxième est tellement bondée que la famille passe la nuit dans les escaliers, tout en haut du bâtiment, là où s’entassent les chaises et les bureaux cassés. La troisième école a elle aussi subi des tirs israéliens, ce qui est censé les rassurer : « Ils l’ont bombardée une fois, ils ne le feront pas une deuxième », lui disent des personnes déplacées.
Mais à l’aube retentissent tout autour de fortes explosions. « J’ai pris mes enfants, je ne savais pas où on allait, mais je voulais les emmener loin de là, seulement, on est tombés sur au moins dix corps éparpillés sur la chaussée à peine sortis de l’école, raconte-t-il. J’essayais de masquer les yeux des enfants, mais ça explosait partout autour de nous. »
Direction le sud, alors, avec le passage du check-point de Netzarim, au niveau de l’ancienne route réservée aux colons israéliens avant le démantèlement des colonies israéliennes en 2005. La famille marche au milieu de la foule. « Il y avait des chars à droite et à gauche, c’était la première fois que j’en voyais d’aussi près, se souvient-il. C’est énorme, tu te sens écrasé par leur puissance. Des soldats étaient debout dessus, avec des sortes de jumelles pour la reconnaissance faciale car ils ordonnaient de temps en temps : “Toi, viens ici, toi, mets-toi là”. »
Raed Issa a dessiné plus tard ces hommes arrêtés, en sous-vêtements, les yeux bandés, les mains attachées, à genoux dans des cavités creusées au bulldozer. Le trait sobre, au crayon, rend la détresse et la solitude de ces prisonniers, et la question, inévitablement, surgit : que sont-ils devenus ?
Il n’a pas crayonné les corps sur les bas-côtés de la route, ni les objets jonchant le sol que les gens avaient perdus dans leur fuite. « De l’or, des bijoux, des papiers, de tout, mais la consigne qu’on se passait entre nous, c’était de ne surtout pas se baisser pour ramasser, il y avait des snipers partout. »
Chaque membre de la famille ne porte qu’un petit sac à dos, avec une tenue de rechange et les câbles de téléphone. « Nous ne pensions pas partir si longtemps. On a même oublié le titre de propriété de l’appartement », relate-t-il. Quant à son matériel de peintre, ses couleurs et ses papiers, ses toiles et ses pinceaux : « Je n’y ai même pas pensé, franchement. Il fallait juste sauver nos vies. » Ils mettent « six ou sept heures » à franchir le check-point.
L’art le reprend une fois l’errance terminée, après une escale dans la maison bondée de sa belle-sœur. La famille s’installe dans une tente au milieu de milliers d’autres abris, à Al-Mawasi, à l’extrême sud-ouest de la bande de Gaza. « Une tente, c’est l’absence complète d’intimité. Tu entends tout de tes voisins, ils entendent tout de ta vie. Mais c’est quand même un substitut de maison, alors j’ai décidé de nous masquer au moins à leur vue, et j’ai trouvé des grands pans de tissu que j’ai plantés autour, comme des paravents, explique Raed Issa. C’est là que j’ai eu l’idée de commencer un atelier de peinture avec mes enfants, puisque nous avions le support et que nous nous ennuyions toute la journée. »
Il fouine dans le marché de Rafah. On y trouve de tout, des bricoles, l’économie de la survie et de la débrouille. Il rencontre un jeune garçon qui, sur un tissu à même le sol, a aligné des tubes de gouaches. Il les a récupérés à l’école, explique-t-il. Cinq euros le tube. Une fortune. Raed Issa les achète tous et se procure des pinceaux chez un autre vendeur.
Les pans de tissu deviennent toile. Le fils aîné, Aboud, s’enthousiasme. L’adolescent de 15 ans marchait déjà sur les traces de son père ; il peint et dessine, et il a du talent. Sous les pinceaux des enfants, le premier motif dessiné est une fleur. Les couleurs éclatent sur la toile. « J’en suis extrêmement fier. Rafah est totalement détruite aujourd’hui. Cette peinture est la trace la plus importante de la vie de mes enfants à Rafah. Grâce à elle, j’ai réussi à leur faire un peu oublier les bombardements, les morts, la chaleur, les insectes. Je ferai tout pour la faire sortir de Gaza », reprend Raed Issa.
On vient de tous les alentours voir la fresque. Alors l’artiste organise des ateliers pour tout le monde, surtout les enfants, avec ce qu’il trouve comme matériel. Les dessins, bien sûr, disent le terrible de cette vie mangée par la mort et la peur, mais les enfants, en hurlant sur le papier, respirent un peu mieux.
Quand la famille s’est apprêtée à quitter l’enclave, fin avril 2024, Raed et Eman ont donné à leurs voisins d’infortune le peu qu’ils possédaient : la tente, les matelas, les couvertures, les ustensiles de cuisine. Mais pas les œuvres. Raed Issa les a mises à l’abri dans la maison d’un ami, à Deir El-Balah, lieu le moins exposé de la bande de Gaza aux bombardements israéliens. Un abri tout relatif, mais il compte bien les retrouver à son retour.
Séparé des siens, contre leur gré, Raed Issa a commencé une nouvelle errance, habité plus par le soulagement que par le déchirement : « Au moins, ils étaient enfin à l’abri. Je n’avais plus à m’inquiéter quand un des enfants s’éloignait. Je réussissais presque à dormir, puisque nous ne risquions plus de mourir tous ensemble dans la tente une nuit, déchiquetés ou brûlés vifs. »

Peindre pour fixer la vie
D’Al-Mawasi à Khan Younès, de Khan Younès à Deir El-Balah, sur le dos un petit sac avec une tenue de rechange, son fusain dans la poche, il marche, s’arrête, dort chez les uns et les autres, propose des ateliers de dessin et de peinture ici et là, crayonne au fusain un dessin tous les deux jours à peu près, comme il le faisait quand il vivait sous la tente avec toute la famille.
Avec son fusain, il fixe la survie de Gaza et sa mort. Les ateliers clowns pour les enfants, qu’animent des éducateurs de rue coûte que coûte, le braséro sur lequel bout l’eau de la théière. Le café où tous les alentours rechargent leurs téléphones, faible ligne de vie avec l’extérieur.
Voici un chien, le corps tout dans l’effort. Il tire un cadavre d’homme par la jambe. Voilà une femme qui lave une petite fille debout dans une bassine, les pans de la tente esquissés de chaque côté du couple mère-fille. Là, une enfant devant un clown, un cerceau à la main. Ici une gamine de trois quarts dos, à la natte bien tressée de petite fille sage. Un attelage brinquebalant, citerne d’eau sur une charrette tirée par un âne. Un joueur d’oud. Des femmes assises devant une tente sur des chaises en plastique, et tous leurs corps disent l’attente.
Raed Issa a beaucoup dessiné les femmes et les enfants, et des êtres allongés, dont on ne sait s’ils dorment ou s’ils reposent tranquillement après avoir rendu l’âme.
D’autres corps disent la violence des massacres, entremêlés à terre, comme écrasés, des traces de sang sur le fusain noir rendues avec du jus de grenade renversé à dessein sur le support.
La technique artistique de Raed Issa a évolué avec le temps. Plus exactement avec les pénuries installées par le siège. Très vite, les ressources en papier, en crayons, en encre, en peinture, déjà soumises à des restrictions par les autorités israéliennes avant le 7-Octobre, se tarissent, privant les artistes de leurs matériaux habituels. « J’ai lancé un appel sur Facebook pour trouver des feuilles de papier Canson. J’en trouvais parfois, à 1 euro les deux feuilles, mais de plus en plus rarement », raconte-t-il aujourd’hui.
Alors Raed Issa innove. Comme support, il utilise les boîtes d’emballage des médicaments qu’il trouve à l’hôpital Al-Aqsa, à Deir El-Balah. Les cartons des colis humanitaires ne sont pas assez solides, « c’est comme du contreplaqué de carton, la mine traverse facilement », reprend le peintre. « Les boîtes de médicaments, c’est parfait, il suffit d’enlever le film plastifié. Les papiers d’emballage alimentaire en kraft, comme celui de la plaquette de chocolat, c’est très beau, aussi. Évidemment, on ne trouvait pas de chocolat, à Gaza. En fait, j’utilisais tout ce qui me tombait sous la main. En ce sens, cette période a été une grande leçon pour moi. Je peux peindre sur tout, avec tout, dans n’importe quelle circonstance. »
Faute d’encre, il utilise le café, le thé, la tisane d’hibiscus, et ce qui était pis-aller devient technique. La grenade, par exemple : « Quand tu éclates ses grains, ça fait comme du sang. Je l’ai découvert un jour où un gamin m’a apporté une grenade de son jardin. Et puis le café et la grenade, ça permet de fixer le fusain sur le support », précise-t-il.
La rareté du support, son exiguïté, la nécessaire rapidité d’exécution modifient aussi son art : « Avant, je peignais souvent plusieurs personnages sur une toile. Aujourd’hui, il y en a souvent un, unique, et souvent moins détaillé, plus esquissé. Un geste peut résumer à lui seul une situation, un sentiment. Une personne assise, le menton sur la main, par exemple. »
Jamais, quand il s’asseyait quelque part et commençait à dessiner, il n’a rencontré la moindre hostilité. Au contraire : « Les gens étaient curieux, et puis ils me disaient que j’étais assez fou, quand même, de continuer, avec tous ces morts et ces bombardements. En fait, c’est l’inverse, c’est l’art qui m’a permis de ne pas devenir fou. »

Gwenaelle Lenoir
Médiapart du 21 juin 2025

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