Frappes des États-Unis en Iran : le triomphe de Benyamin Nétanyahou

 

Benyamin Nétanyahou au milieu des débris devant l'hôpital Soroka de Beersheba, après qu'il a été touché par un missile tiré depuis l'Iran le 19 juin 2025. © Photo Marc Israel Sellem / Pool / AFP
Le premier ministre israélien sort renforcé après l’attaque de l’Iran par Washington. Il avait en effet besoin de l’aide de l’armée des États-Unis pour remplir son but de guerre affiché : détruire les capacités nucléaires de Téhéran.
L’ornière n’était pas encore tout à fait creusée, mais elle se dessinait. Une nouvelle fois Benyamin Nétanyahou a réussi à l’éviter, voire à la combler.
La guerre contre l’Iran lancée par le premier ministre israélien le 13 juin après des années de préparation de l’opinion publique de son pays et de menaces envers Téhéran avait pour objectif déclaré de détruire les capacités nucléaires de la République islamique. Rapidement toutefois, le but s’est transformé en volonté d’abattre le régime iranien, proclamé lui-même, et plus seulement son arsenal d’armes atomiques encore à venir, « menace existentielle ».

Elle risquait de se retourner contre lui.
Pour atteindre les installations mères du programme nucléaire de Téhéran, l’État hébreu avait absolument besoin de l’aide états-unienne. Or, Donald Trump tergiversait, laissait planer le doute. Israël assassinait les responsables militaires et scientifiques iraniens, bombardait des cibles militaires et des quartiers résidentiels, ainsi que des objectifs politiques, comme la télévision d’État. L’Iran ripostait à une échelle relativement modeste en termes d’engins impliqués, certes, mais quotidiennement. Et malgré la censure renforcée contre les médias, les images des bâtiments détruits par les missiles balistiques iraniens tournaient en boucle, de même que celles des populations dans les abris.
Le mot « enlisement » commençait à faire son apparition dans les médias étrangers à propos d’un conflit que de plus en plus prédisaient long et sans issue claire quant à la destruction des capacités d’enrichissement de l’uranium.
L’attaque menée par Washington contre trois sites nucléaires iraniens dans la nuit du 21 au 22 juin a renforcé la position de l’État hébreu et celle de son premier ministre.
Elle a balayé les efforts, certes très timides, des Européens pour remettre sur la table une solution diplomatique. Elle a conforté la stature que Benyamin Nétanyahou s’est attribuée et qu’il préfère entre toutes : celle de Churchill face à l’Allemagne nazie.
Le premier ministre file la métaphore depuis trente ans : l’Iran, c’est le Troisième Reich, celui d’Adolf Hitler, qui veut détruire Israël et risque, si rien n’est fait, de mener à une nouvelle Shoah. Il sera donc Churchill, homme d’État s’il en est, qui résiste et vainc.
« Il existe un vieux dicton : les gens ne voient pas le monde tel qu’il est, mais tel qu’ils sont. Nétanyahou voit le monde à travers le prisme des accords de Munich de 1938 entre l’Occident et l’Allemagne nazie, et il se voit dans le rôle de Winston Churchill – celui qui a bien compris Hitler avant qu’il ne soit trop tard », écrit la journaliste Carolina Landsmann dans les colonnes « Opinion » du quotidien israélien Haaretz.
Elle poursuit : « La diplomatie, selon lui, est un piège. Seul le terrorisme correspond à sa vision de la réalité. Toute autre situation est perçue comme une illusion vouée à l’échec – et ses actions visent à garantir son échec. Et ce qui est tout aussi troublant, c’est qu’il a réussi à nous inculquer cet état d’esprit. »

Se retrouver sur ses deux pieds, une fois de plus
Logique, donc, que le soutien populaire et politique des Israéliens juifs et de leur classe politique, opposition à Benyamin Nétanyahou incluse, à la guerre lancée contre l’Iran soit très élevé. Les Palestiniens de citoyenneté israélienne se montrent, eux, dans leur grande majorité opposés à cette offensive.
Selon un sondage du think tank Institut israélien pour la démocratie, réalisé le 19 juin, une très grande majorité des Israéliens juifs soutenaient l’offensive contre l’Iran, jugeaient que le choix du moment était le bon et que la société était suffisamment résiliente pour faire face aux représailles iraniennes.
Ils étaient également convaincus que la sécurité d’Israël est une priorité pour le président Trump. Une forte augmentation par rapport à mai, quand ce dernier s’était rendu à Riyad et que les négociations nucléaires entre les États-Unis et l’Iran étaient encore de mise.
En somme, Benyamin Nétanyahou a convaincu son opinion qu’il pouvait effectivement remodeler le Moyen-Orient et qu’il est le seul à avoir la capacité de persuader Donald Trump.
Il avait déjà réussi, avec l’offensive lancée le 13 juin, à faire oublier une très longue série de critiques et d’ennuis, qui avaient fait plonger sa popularité dans les tréfonds. En mars 2025, un sondage là encore indiquait que sa coalition était donnée perdante dans des élections législatives si son prédécesseur de droite Naftali Bennett se lançait dans la course.
Limogeage du chef du renseignement Ronen Bar, bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav Miara, refus de faire aboutir le projet de loi rendant obligatoire la conscription des ultraorthodoxes, procès pour corruption où il devait témoigner chaque semaine, fronde montant contre la guerre génocidaire à Gaza, avec des appels à ne pas servir se multipliant, accusation d’abandonner volontairement les otages : une fois de plus, le sort de Benyamin Nétanyahou semblait scellé.
Il avait même dû affronter une motion de défiance devant le Parlement… le 12 juin.
Le lendemain, 13 juin, tout était balayé par les frappes de l’aviation israélienne à 2 000 kilomètres de Tel-Aviv et une nouvelle posture martiale.
« Je n’ai pas été étonnée, car il n’y a pas de vraie opposition à Nétanyahou, assure Nitzan Perelman, docteure en sociologie politique et ingénieure d’études au CNRS, spécialiste de la droite israélienne. Même Yair Golan, qui a osé dire que tuer des bébés gazaouis était devenu un hobby, a assuré ensuite à la télévision, sur la chaîne 12, qu’Israël ne commet pas de crimes de guerre à Gaza. Il y a une absence absolue de critique. L’information selon laquelle le gouvernement a décidé de lancer la guerre, en estimant les possibles pertes civiles israéliennes entre 800 et 4 000 Israélien·nes est passée quasi inaperçue. Ça a été publié, mais n’a pas été critiqué par les médias, à part dans Haaretz. Alors que si on prend la fourchette basse, c’est à peu près comme le nombre de morts du 7-Octobre. Et si c’est le maximum, c’est trois fois plus. Mais il n’y a eu aucune interpellation sur cette mise en danger des vies. »
Un peu plus d’une semaine plus tard, Benyamin Nétanyahou consolide son triomphe en flattant celui qui lui permet d’échapper à de potentielles accusations futures d’aventurisme militaire.
Le premier ministre israélien met en scène sa complicité avec le locataire du bureau Ovale avec une photo de lui à son bureau, « au téléphone avec le président Trump », diffusée par son cabinet. Avec aussi un discours, en anglais, et une adresse à la population israélienne en hébreu.
« Le président Trump dirige courageusement le monde libre. C'est un ami formidable d’Israël, un ami sans pareil », a-t-il flatté. Et encore : « L’histoire retiendra que le président Trump a agi pour priver le régime le plus dangereux au monde des armes les plus dangereuses au monde. […] Le leadership dont fait preuve aujourd’hui M. Trump a marqué un tournant historique qui peut contribuer à mener le Moyen-Orient et au-delà vers un avenir de prospérité et de paix. »
Les deux dirigeants, qui, selon Donald Trump ont formé une équipe comme « aucune autre équipe n’avait peut-être travaillé auparavant », ont scellé leur alliance par une formule digne de l’inversion du langage dont George Orwell fait une caractéristique du terrifiant régime de 1984 : « la paix par la force ».

Gwenaelle Lenoir
Médiapart du 22 juin 2025




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