| En Espagne, le soutien à Gaza dans la rue est constant. Ici, le 5 octobre 2024, à Madrid.© Diego Radamés / Europa Press/ABACAPRESS.COM |
Dirigée par le socialiste Pedro Sánchez, l’Espagne mène le mouvement de solidarité pro-palestinien sur la scène européenne. Mais qu’en serait-il si le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) dirigeait seul le gouvernement du pays ibérique, comme ce fut le cas entre juin 2018 et janvier 2020 ? « La position vis-à-vis de la Palestine n’était pas du tout la même qu’aujourd’hui », accuse Manu Pineda, communiste espagnol (PCE) et responsable de la solidarité internationale au sein de l’organisation Izquierda Unida (IU), membre du bloc formant l’aile gauche (Sumar) du gouvernement de coalition.
En matière d’avancées concrètes pour tenter de mettre fin au massacre en cours à Gaza, « notre rôle est essentiel », explique à l’Humanité l’ancien eurodéputé (2019-2024, PGE), militant de toujours de la cause palestinienne qui a d’ailleurs vécu pendant trois ans dans l’enclave. Après avoir obtenu la reconnaissance de l’État palestinien par l’Espagne, IU continue de pousser le chef du gouvernement « à prendre des mesures toujours plus fortes », comme la mise en place effective d’un embargo commercial-militaire avec Tel-Aviv. « Pas un euro qui puisse financer le génocide », exige la gauche du gouvernement espagnol.
Au niveau européen, le président du gouvernement Pedro Sánchez fait figure de fer de lance de la cause palestinienne. Mais peu connaissent le rôle que jouent des partis comme le vôtre, au sein de la coalition au pouvoir…
Rappelons tout d’abord que l’engagement d’Izquierda Unida en faveur de la cause palestinienne est historique, il n’a pas commencé en octobre 2023. Notre militantisme avec le peuple palestinien remonte à loin et nombre de nos militants par exemple déjà rendus sur place, pour divers types d’actions, parfois même des élus : conseillers municipaux, membres du Congrès ou même des députés européens… Notre engagement au côté du peuple palestinien n’est pas récent, et cela se reflète dans toutes nos actions. Ainsi, lorsque nous sommes entrés dans la coalition gouvernementale, en novembre 2023, nous sommes arrivés avec ce bagage militant.
Ainsi, notre rôle (au sein de la coalition) est clair, fort et essentiel : nous sommes le moteur d’un soutien concret aux Palestiniens, obligeant le chef du gouvernement à prendre des mesures toujours plus fortes dans ce sens. La reconnaissance de l’État de Palestine par notre pays, le 28 mai 2024, a été l’une des premières grandes mesures que nous voulions obtenir : le Parti socialiste n’a pas eu d’autre choix que de l’accepter.
Quel autre type de mesures avez-vous pu obtenir ?
Gaza a subi de nombreux coups terribles au cours de ces 20 mois de massacre, l’un d’entre eux étant le retrait (ou le gel) du financement de l’UNRWA – l’agence des Nations unies d’aide aux Palestiniens – par plusieurs pays occidentaux après les accusations sans fondement d’Israël visant à asphyxier cet organisme, au rôle essentiel.
Ici, au contraire, nous avons fait pression sur le gouvernement et nous avons réussi à obtenir non seulement qu’il ne retire pas cette aide à l’UNRWA, mais au contraire qu’il l’augmente, d’abord de 10 millions d’euros, puis de 5 millions d’euros supplémentaires. Au-delà de l’apport économique, le geste politique est puissant, et il se reflète matériellement alors que la vie à Gaza est devenue un véritable enfer.
Sur le plan économique, nous avons vu récemment comment l’Union européenne a commencé à envisager, le mois dernier seulement, d’entamer un processus de révision de son accord d’association avec Israël.
Effectivement, alors que de notre côté nous sommes parvenus à obtenir du gouvernement espagnol qu’il transmette cette demande à l’Union européenne depuis plus de quinze mois. Mais nous exigeons également qu’Israël soit exclu de tous les programmes financés par l’UE, car ce n’est pas encore tout à fait le cas. Israël fait, par exemple, toujours partie du programme « Horizon Europe », auquel participent des entreprises israéliennes qui fabriquent des technologies utilisées par les drones qui bombardent et tuent la population civile – enfants, femmes, vieillards – de la bande de Gaza.
Pour citer un exemple dans le domaine culturel, peut-être avez-vous récemment vu comment l’Espagne a demandé l’exclusion d’Israël du concours de l’Eurovision ? Ce sont quelques exemples de dossiers auxquels nous contribuons à obtenir des avancées concrètes, qui ne se seraient certainement pas produites sans notre pression au sein de la coalition gouvernementale.
Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
S’il est vrai que tout s’est accéléré après le 7 octobre, ce qui s’est passé depuis cette date est la concrétisation d’un objectif sur les rails depuis longtemps. La colonisation, le blocus de Gaza, les bombardements ne sont pas une nouveauté. Or, ce n’est pas la première fois que le Parti socialiste gouverne en Espagne, et nous en sommes au troisième « gouvernement Sánchez ». Dans les précédents gouvernements où le PSOE a gouverné seul (le « gouvernement Sánchez I » a été aux commandes entre juin 2018 et janvier 2020, N.D.L.R.), la position vis-à-vis de la Palestine n’était pas du tout la même qu’aujourd’hui.
Cela s’explique car le PSOE a toujours eu des liens forts avec le « sionisme de gauche » d’Israël – autrefois représenté par Shimon Peres. De notre côté, au contraire, nous avons toujours dénoncé le sionisme et le suprémacisme israélien.
Malgré les avancées, il semble que le gouvernement manque aussi parfois à certains de ses engagements. La question du commerce des armes fait souvent l’objet de tensions en Espagne.
En effet, il y a des cas d’engagements que le gouvernement ne respecte pas, par exemple en matière d’achat et de vente d’armement. S’il est vrai que le gouvernement ne signe pas de nouveaux contrats avec des entreprises israéliennes, il tient toujours ses engagements pre-7 octobre, ce qui est une façon de jouer avec les mots. De notre point de vue, quand nous disons « stop au commerce des armes avec Israël », ce que nous exigeons c’est ne plus avoir absolument aucune relation commerciale avec le régime génocidaire de Tel-Aviv, et encore moins avec son industrie de l’armement.
Nous avons récemment réussi à faire annuler un contrat qui était pourtant déjà confirmé, un achat de munitions destinées à la Garde civile, d’une valeur de près de 7 millions d’euros. Mais peu nous importe le coût commercial que cela implique : notre ligne est « pas un euro qui puisse financer le génocide » mis en œuvre par le gouvernement suprémaciste de (Benyamin) Netanyahou. Nous exigeons l’imposition immédiate d’un embargo effectif sur les armes à destination d’Israël.
Il y a aussi la question de l’utilisation des ports comme point transit de matériel destiné à l’industrie militaire israélienne.
Figurez-vous que pour parvenir à ce que le gouvernement s’engage (à fermer ses ports au transit militaire israélien) il a fallu que le porte-parole parlementaire d’Izquierda Unida, Enrique Santiago (qui est aussi secrétaire général du Parti communiste d’Espagne, N.D.L.R.) dépose quatre plaintes auprès du procureur de l’Audience nationale pour exiger le respect des mesures dictées par la Cour internationale de justice, qui oblige tous les États à ne pas collaborer à la pratique du génocide qui est en train d’être perpétré à Gaza.
Toutefois, sur la question de l’embargo militaire, l’Espagne n’est-elle pas à l’avant-garde au niveau européen ?
Il faut rester très vigilants. Ce qui a été approuvé au Congrès, c’est l’acceptation d’un projet de loi, ce qui est très positif, mais cela ne représente en réalité qu’un premier pas : il reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant que cela ne se matérialise par une approbation définitive.
D’autre part, la procédure peut être très tortueuse, et je doute que l’ensemble du processus parlementaire puisse être mené à son terme, pour une raison simple : la réalité est que le Parti socialiste ne veut pas de cette loi. Par ailleurs, l’équilibre actuel des forces politiques au sein du Congrès rend très improbable la possibilité qu’une telle loi soit adoptée.
Vous dites que les socialistes ne veulent pas de cette loi ?
S’il y avait une réelle volonté politique de la part du PSOE, un décret ministériel mettant en œuvre l’embargo pourrait être approuvé dès demain. Ensuite, le processus parlementaire commencerait et dans 6 mois, 1 an ou autre, il y aurait un vote pour le ratifier ou non. Mais entre-temps, nous cesserions d’acheter et de vendre des armes au régime génocidaire d’Israël.
Ce serait un pas dans la bonne direction pour cesser d’avoir ce niveau de complicité avec un État criminel. Certes, le gouvernement espagnol est actuellement moins complice que plusieurs autres gouvernements en Europe, mais nous ne sommes pas encore libérés de toute responsabilité.
Comment expliquez-vous ce manque de mobilisation au niveau européen ?
Je ne suis pas tout à fait d’accord. En Espagne comme ailleurs, il est important de faire la différence entre les gouvernements ou les institutions et les citoyens de notre continent. Ces derniers se mobilisent et sont loin d’être passifs ou complices. Nous avons assisté à des mobilisations très puissantes – à Paris, à Bruxelles et ailleurs – et ce malgré la façon dont l’activisme pro-palestinien est réprimé. Ici, en Espagne, le soutien dans la rue est constant.
Je reste convaincu que les peuples d’Europe soutiennent très majoritairement la cause palestinienne, et leur impulsion est importante car elle nous donne aussi de la force pour continuer de pousser notre gouvernement à avoir un peu plus de courage, et à se montrer à la hauteur de la situation.
Luis Reygada
L'Humanité du 22 juin 2025
(1) Tel-Aviv a accusé l’ONU d’employer des terroristes au sein de l’UNRWA, considérée comme la colonne vertébrale de l’aide humanitaire dans la frange de Gaza. Une accusation infondée selon un rapport publié en avril 2024, conduit par l’ex-cheffe de la diplomatie française Catherine Colonna, à la demande du secrétaire général de l’ONU.

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