| Un drapeau palestinien flotte devant la cathédrale Saint-Étienne. Vienne, Autriche, le 16 mai 2025. © Photo Askin Kiyagan / Anadolu via AFP |
Vienne (Autriche).– La lune de miel aura été de courte durée. Alors que le jeune chanteur JJ, vainqueur de l’Eurovision avec son titre Wasted Love, avait été accueilli par une foule en liesse à son retour à Vienne, il s’est retrouvé quelques jours plus tard au cœur d’une tempête médiatique.
En cause : une interview donnée au quotidien espagnol El País dans laquelle il plaide pour une exclusion d’Israël de l’édition 2026 du concours de chant. « Il est très décevant de voir qu’Israël continue de participer au concours », a estimé le jeune homme, âgé de 24 ans. Ajoutant : « J’aimerais que l’an prochain, l’Eurovision se déroule à Vienne sans Israël. » Dans un autre entretien, il a dressé un parallèle entre la Russie et Israël, tous deux qualifiés d’États « agresseurs ».
Ses propos ont été violemment critiqués par une partie des responsables politiques : « Ceux qui veulent exclure Israël et le mettent dans le même sac que la Russie, sans dire un mot de l’attaque terroriste sans précédent du Hamas, avec 1 200 morts et des otages toujours détenus, ont besoin d’une leçon d’histoire de toute urgence, pas d’être sur scène, a ainsi jugé la gouverneuse conservatrice de la région de Basse-Autriche, Johanna Mikl-Leitner. L’antisémitisme n’a pas sa place en Europe, quelle que soit la manière dont il se déguise. »
JJ s’est finalement dit, par l’intermédiaire de sa maison de disques Warner, « désolé si [s]es déclarations avaient été mal interprétées », tandis que la télévision publique ORF s’est distanciée de propos « reflétant une opinion personnelle ». Le chanteur, qui souhaitait présenter la prochaine édition de l’Eurovision, devra probablement y renoncer.
Des critiques timorées
L’affaire est emblématique de la difficulté à émettre des critiques envers l’action du gouvernement de Benyamin Nétanyahou. À l’heure où de nombreuses chancelleries européennes condamnent ouvertement la conduite de la guerre à Gaza, le gouvernement autrichien, coalition entre conservateurs, sociaux-démocrates et libéraux, se montre bien plus prudent.
À l’issue d’une conversation téléphonique avec le premier ministre israélien, le chancelier Christian Stocker a certes appelé à respecter le droit international et à reprendre les livraisons d’aide humanitaire à Gaza mais a, dans le même temps, souligné la vitalité du partenariat stratégique entre les deux pays et son attachement à la sécurité d’Israël. La chancellerie autrichienne souligne qu’elle continuera d’émettre des critiques mais « avec parcimonie », comme le rapporte un article du quotidien Kurier.
La prudence est également de mise quand il s’agit d’évoquer les frappes menées par Israël en Iran. Interrogée mardi 17 juin par la télévision publique ORF sur le caractère illégal de cette guerre au regard du droit international, la ministre des affaires étrangères, Beate Meinl-Reisinger, estime que « ce n’est pas si clair que ça », avant d’ajouter : « Je suis convaincue que les deux parties enfreignent le droit international, mais nous avons également souligné à maintes reprises en Autriche le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël. Et il est clair que l’Iran ne cesse de nier à Israël son droit à l’existence et à la souveraineté. »
« Il y a un syndrome autrichien : ceux qui critiquent Israël sont rapidement taxés d’antisémitisme », juge Gerhard Botz, interrogé par Mediapart. Cet historien, âgé de 84 ans, est l’une des références en Autriche dans l’étude de la Seconde Guerre mondiale et de la participation des Autrichien·nes aux crimes nazis. Il est également l’une des rares personnalités à avoir pris la parole pour questionner le mutisme du pays dans un article intitulé « Briser le silence concernant la politique d’Israël », publié dans le quotidien Der Standard.
Le poids de l’histoire
Malgré une vie consacrée à lutter pour entretenir la mémoire de la Shoah, dans un pays qui s’est longtemps présenté comme « la première victime » d’Adolf Hitler, l’historien a senti le besoin de se justifier dans son article, en rappelant notamment son travail concernant le célèbre chasseur de nazis Simon Wiesenthal. Selon lui, « dénoncer toute remarque critique sur la politique actuelle d’Israël [comme antisémite – ndlr] pourrait avoir des conséquences désastreuses sur le plan international et au sein de la société ».
Pour Gerhard Botz, l’histoire pèse encore très lourd sur les débats : « Le passé nazi de l’Autriche était tout aussi grave que le passé allemand, mais comme c’est un plus petit pays, cela a eu moins de poids sur la scène internationale. C’est pourquoi il passe plus lentement et plus difficilement qu’en Allemagne. »
Il reste que l’Autriche ne s’est pas toujours posée en soutien inconditionnel du gouvernement israélien. De 1970 à 1983, le pays est dirigé par Bruno Kreisky, un chancelier social-démocrate d’origine juive. Or, celui-ci « a été l’un des premiers hommes d’État en Europe à s’engager fortement pour la cause palestinienne », rappelle Margit Reiter, professeure d’histoire contemporaine à l’université de Salzbourg.
« Il s’est efforcé de rendre Yasser Arafat, alors leader de l’OLP [Organisation de libération de la Palestine – ndlr], présentable sur la scène internationale. Il l’a invité, a lancé des négociations. Cet engagement lui a été particulièrement reproché par Israël et son identité juive a évidemment joué un rôle », poursuit-elle.
Les années qui suivent marquent un premier rapprochement entre l’Autriche et Israël. En 1991, le chancelier social-démocrate Franz Vranitzky reconnaît pour la première fois la coresponsabilité de son pays dans les crimes nazis et entreprend en 1993 le premier voyage officiel en Israël.
Le tournant « Kurz »
Mais le véritable bouleversement dans la politique étrangère autrichienne a lieu plus récemment, sous la direction du jeune chancelier conservateur Sebastian Kurz, arrivé au pouvoir en 2017 en formant une coalition avec l’extrême droite du FPÖ. « Cette coalition était très controversée en raison de l’histoire du FPÖ [parti fondé par d’anciens nazis – ndlr]. Je pense qu’il a délibérément cherché à se rapprocher d’Israël pour légitimer sa décision d’alliance et montrer qu’il n’y avait pas de problèmes avec son gouvernement », analyse Margit Reiter.
Sous la direction de Kurz, l’Autriche déclare que la sécurité d’Israël fait partie de sa « raison d’État » et s’engage encore davantage dans la lutte contre l’antisémitisme. Mais c’est avant tout dans son discours officiel que la principale transformation s’opère : « Avant, on évoquait souvent les deux côtés. Mais à partir de ce moment, la narration israélienne est adoptée et l’Autriche soutient l’État hébreu quasiment sans conditions, remarque l’historienne. Kurz et son équipe ont aussi vu que cette accusation d’antisémitisme était très efficace contre les critiques. Elle est alors utilisée comme instrument de diffamation. »
Sans nier la sincérité de l’engagement du chancelier dans la lutte contre l’antisémitisme, l’experte note des points de convergence entre sa politique et celle du gouvernement israélien de l’époque, déjà dirigé par Benyamin Nétanyahou, avec une ligne dure sur les questions migratoires et l’idée d’une opposition entre l’islam et la civilisation dite « judéo-chrétienne ».
Autre transformation significative, celle de l’extrême droite, qui cherche à se présenter comme un soutien d’Israël, bien loin des sorties antisémites de son ancien leader Jörg Haider, mort en 2008, qui évoquait la « reconnaissance » due aux vétérans de la Waffen-SS.
« Ce changement de position s’explique par l’islamophobie du FPÖ. Cela a aussi un caractère instrumental. Le parti s’est repositionné et a utilisé ce conflit pour se légitimer, même si cela ne fonctionne pas vraiment. Et puis il est certainement en accord avec la ligne dure défendue par Nétanyahou », analyse Margit Reiter.
« Face aux critiques, l’argument de l’antisémitisme est plutôt utilisé par les conservateurs et l’extrême droite. C’est pour le moins singulier, dangereux peut-être aussi », note également l’historien Gerhard Botz.
Si l’Autriche se présente toujours comme l’un des principaux soutiens de l’État hébreu, son discours a tout de même gagné en nuance ces dernières semaines. Le pays a récemment accepté la proposition néerlandaise de réexaminer l’accord d’association entre l’UE et Israël, tout en posant ses limites.
« Nous comprenons les préoccupations de certains États membres et sommes ouverts à un échange. Dans le même temps, nous considérons qu’il est important de maintenir le dialogue avec Israël et nous ne sommes donc pas favorables à une suspension de l’accord », détaille auprès de Mediapart le ministère des affaires étrangères autrichien.
Le pays n’entend pas non plus suivre la France dans une éventuelle reconnaissance d’un État palestinien : « La démarche de reconnaissance ne peut être faite qu’une seule fois et on ne peut pas revenir dessus. Cette étape doit donc avoir des conséquences concrètes. Une reconnaissance n’entraînerait actuellement aucun changement de la situation sur place. Nous soutenons plutôt un processus politique. Sinon, il n’y aura jamais de fin à la violence », estime le ministère.
Fidèle à sa neutralité, l’Autriche veut jouer un rôle de médiatrice dans le conflit : « Nous profitons de nos contacts étroits avec Israël pour lui rappeler avec insistance, lors d’entretiens bilatéraux, les obligations qui lui incombent en vertu du droit international dans la lutte contre l’organisation terroriste Hamas. » Difficile toutefois d’imaginer, au vu du poids politique du pays, que ces avertissements puissent conduire à un quelconque changement dans la conduite de la guerre à Gaza.
Vianey Lorin
Médiapart du 19 juin 2025
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire