Arab Nasser, réalisateur : « Pour nous, les gazaouis, tous les Palestiniens sont des héros »

 

       Les réalisateurs et scénaristes palestiniens Arab Nasser (à gauche) et Tarzan Nasser sur les marches du festival de Cannes pour la projection du film « Once Upon a Time in Gaza », le 19 mai 2025.© Valery HACHE / AFP
Avec son titre qui fleure bon le western spaghetti, « Once Upon a Time in Gaza » emprunte des chemins sinueux entre tragicomédie, série B et polar politique à suspens. Présenté à Un certain regard à Cannes, le troisième long métrage de Tarzan et Arab Nasser met en lumière avec force ruptures de ton le quotidien des Gazaouis.
Mêlant western, thriller et tragicomédie de l’absurde, Tarzan et Arab Nasser, frères et cinéastes palestiniens signent avec Once Upon a Time in Gaza, une œuvre originale, déclaration d’amour au cinéma et éloge de l’imaginaire. Dans un récit volontiers foutraque, mêlant les niveaux de récit, ils jouent la carte de la mise en abîme avec un film dans le film.
Le long métrage replonge dans le Gaza de 2007 où Osama et Yahia gèrent une modeste échoppe de falafels qui sert de couverture à un trafic de médicaments. Un flic corrompu veut sa part du gâteau. Sa convoitise conduit au drame.
Quelques années plus tard, Yahia se voit proposer d’incarner un héros de la résistance dans un film commandité par le pouvoir. Il croise à nouveau la route du policier, devenu l’un des hommes liges des autorités. Une rencontre qui le confronte à un passé qu’il n’a pas digéré. Rencontre avec Arab Nasser.

Le titre Once Upon a Time in Gaza renvoie à Sergio Leone, Nuri Bilge Ceylan et à Quentin Tarantino, donc au western spaghetti, au polar et à la dystopie. Vers quel genre souhaitiez-vous amener le film avec ce titre ?
Notre première inspiration est Sergio Leone que nous aimons beaucoup. Nous avons choisi ce titre parce qu’il correspond vraiment au rythme de vie de Gaza. On ne peut savoir ce qu’il va se passer dans la seconde suivante avec la guerre ou un bombardement qui peuvent commencer sans qu’on sache quand cela va s’arrêter. Ce « il était une fois » renvoie aussi au génocide en cours.

Pour quelles raisons avez-vous situé votre récit en 2007 ?
2007 est la date où Israël a désigné Gaza comme l’ennemi principal. La construction du mur a commencé, l’apartheid s’est durci et Gaza a été placé sous blocus. Le monde a dénoncé sans vraiment agir. Ce n’est pas seulement 2 millions de personnes mais deux millions d’ambitions, de rêves, d’idées et d’aspirations qui ont été mis en prison.

Que raconte votre film du Gaza d’aujourd’hui ?
Le film raconte Gaza avant le génocide. Le quotidien des Gazaouis est aujourd’hui connu de tous grâce aux réseaux sociaux et à la presse sauf que le monde préfère garder les yeux fermés. Nous racontons ce qu’était ce peuple, les difficultés du quotidien sous occupation et la privation de ses droits. J’ai l’impression que le monde croit qu’auparavant la vie des Gazaouis était cool puis que, d’un coup, est survenu le 7 octobre. Alors qu’il existe une très longue histoire d’oppression, d’occupation et de privations.

Dans quelle mesure votre film constitue-t-il une réponse à une tentative d’occultation, voire d’effacement de cette histoire ?
Le film raconte l’histoire d’êtres humains qui vivent dans une prison à ciel ouvert. Pourtant, ils ont toujours cette énergie pour lutter. Les personnages ne baissent jamais les bras. Ils ont foi en leur terre, en leur appartenance, en leur droit. Qu’attendait le monde des Palestiniens ? Qu’ils envoient des baisers au monde entier ? Nous sommes jugés sur une action sans jamais que ne se pose la question du pourquoi, comme si elle était dissociée de l’histoire.
De son côté, Israël a toujours le droit de se défendre. Cette dichotomie est injuste. Personne ne s’est posé la question de savoir comment les 2 millions de Gazaouis vivent. Déjà en 2007, j’entendais « Gaza est au bord l’effondrement, au bord de la famine » et on ne fait rien.
Aujourd’hui, le monde entier voient les hôpitaux et les maisons détruites, les gens affamés et assassinés et on continue d’entendre « Gaza est au bord de… » Comme si le monde ne voulait pas regarder ce qu’il s’y passe à Gaza y compris sur un plan humain.

Votre film met en scène un tournage. Que vous permet cette mise en abîme ?
Nous voulions montrer l’opposition entre la réalité du quotidien très difficile des personnages et le rythme plus dense, saccadé et excitant du cinéma. Ce film est basé sur une histoire vraie. En 2007, le Hamas a décidé de produire un film inspiré de la biographie d’un grand résistant.
Ils ne pouvaient pas faire rentrer certaines marchandises et ont donc dû utiliser des balles réelles. Il existe aussi un parallèle entre le vrai héros et son alter ego dans le film. Les deux font avec les contraintes pour survivre. Cela pose la question de l’héroïsme.
Pour nous, les deux millions de Gazaouis et tous les Palestiniens sont des héros. Ils restent fidèles à eux-mêmes malgré les entraves. L’Union européenne, Israël, les États-Unis les privent de la possibilité et de leur droit d’exprimer leur vision. Or, nous voulons décider de notre destin.
Ce que vit le Palestinien est toujours conditionné par ce qu’il subit. Personne n’a la légitimité de le juger parce que tout découle de la situation qui lui est imposée. Il faut d’abord se débarrasser de l’occupation. Alors, le monde pourra juger les Palestiniens sur pièce, comme des êtres libres.

En quoi cet éloge de l’imaginaire est-il également un acte de résistance ?
Quand ma mère nettoie les débris de notre maison à Gaza, elle fait un acte de résistance. Chaque acte quotidien en est un. L’objectif de tout Palestinien est de se libérer de cette occupation. Nourrir cet imaginaire, le laisser voguer est forcément un acte de résistance.

En arrière-plan, Bush, Obama et Trump se succèdent, alors que Netanyahou est toujours en poste. Que vouliez-vous dire avec ce personnage réel que vous confrontez à la fiction ?
Même si l’Occident change de visage, il est toujours derrière Israël alors que le monde entier sait que l’occupation est illégale et va à l’encontre du droit international. Les Américains changent de président mais ont la même attitude en prétendant qu’Israël veut la paix tout en sachant que ce n’est pas le cas. Les Palestiniens ne méritent pas 1 % de ce qui leur arrive.

Considérez-vous possible un éventuel retour à Gaza ?
Un mois avant le 7 octobre, l’envie d’un retour a commencé à germer en moi. Depuis, l’idée n’a pas arrêté de s’enraciner. Je veux retourner à Gaza même si elle est détruite. L’exil ronge de l’intérieur. Ma mère, mon père, mes frères et les lieux me manquent. C’est un sentiment permanent. C’est sans doute très cliché mais cette question du retour est liée à des émotions, à des sentiments que j’avais là-bas et que je ne retrouve pas ici.

L'Humanité du 24 juin 2025

"Bande de sauvages... vous avez gagné !"




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