Benzi Sanders: «Tous ces sacrifices et cette destruction n'ont servi à rien»

 

       Des Palestiniens observent les recherches de victimes après les frappes israéliennes sur des maisons du camp de réfugiés de Jabalya, dans le nord de la bande de Gaza, le 1er novembre 2023. REUTERS - STRINGER
Alors que les combats font rage à Gaza, des voix s’élèvent pour dénoncer la politique israélienne, notamment lorsqu'il s’agit des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés. Entretien avec Benzi Sanders, directeur du programme de Jérusalem d'Extend, un groupe qui met en relation des leaders palestiniens et israéliens des droits de l'homme avec des publics juifs américains, et membre de Breaking the Silence, un groupe d'anciens combattants contre l'occupation. Son expérience militaire lui a complètement fait changer d'avis sur la situation des Palestiniens.

Comment votre perception des actions de l’armée israélienne - et du gouvernement - a-t-elle changé ?
Avant mon déploiement dans la bande de Gaza en 2014, j’ai passé huit mois en Cisjordanie. Rien que cette expérience m’a ouvert les yeux. Avant, je ne comprenais pas vraiment, je me disais que Tsahal défendait Israël contre une armée qui l’envahissait, arrêtait des attaques terroristes, alors qu’en réalité, ma routine, c’était de faire de l’occupation. On participait à l'extension des colonies et on jetait les Palestiniens hors de chez eux, non pas parce qu’ils représentaient un risque sécuritaire, mais parce qu’on pensait, idéologiquement, que toute cette terre était la nôtre.
Puis, il y a eu une escalade militaire dans le sud et nous avons été déployés à Gaza. Lorsque mon unité d'infanterie est entrée dans le premier village de Gaza, en juillet 2014, la nuit entière n'a été qu’explosions, artillerie et frappes aériennes. Le ciel nocturne était illuminé. Nous avons nettoyé les maisons en envoyant des grenades par les fenêtres, en faisant exploser les portes et en tirant des balles dans les pièces pour éviter les embuscades et les pièges. On nous avait dit que les civils palestiniens avaient fui, ce qui était plus ou moins vrai, mais pas entièrement. Je m’en suis rendu compte lorsque je me suis penché sur le cadavre d'une vieille femme palestinienne dont le visage avait été mutilé par des éclats d'obus. Elle gisait sur le sol en sable d'une cabane, dans une mare de sang. Une autre unité a trouvé une famille entière qui était restée sur place. C'est ce que j'ai vécu la dernière fois que les troupes israéliennes ont pénétré à grande échelle dans la bande de Gaza, lorsque mon unité de forces spéciales a été l'une des premières à y entrer.

Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?
Cette expérience intense de perdre des soldats, des camarades de mon unité et voir la destruction et la perte de vies palestiniennes, tous ces sacrifices, cette mort et cette destruction que j'ai vécus n'ont en fait servi à rien en l'espace de quelques années. Le Hamas est devenu encore plus fort. Ce que cela m’a appris, c’est que si vous voulez combattre le terrorisme, il faut créer de l’espoir et il faut créer une alternative pour les Palestiniens. Lorsque les Palestiniens n’ont plus d’espoir, ils se tournent vers le terrorisme. Ce sont dans de telles dispositions que des groupes tels que le Hamas prospèrent. J’ai commencé à comprendre que nous faisions tout ce qui est en notre pouvoir pour briser les espoirs d’indépendance pour les Palestiniens, pour empêcher les Palestiniens d’obtenir des droits que nous chérissons pour nous-mêmes. C’était troublant et c’est ce qui m’a poussé à devenir militant pour la paix. J’ai rejoint Breaking the Silence, une association de vétérans, pour parler de mon expérience en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Pensez-vous qu’un changement soit possible ?
Il n’y a jamais eu meilleur moment pour faire ce travail. J’aurais voulu que l’on fasse mieux pour réveiller les consciences, nous avons échoué à complètement changer l’opinion des gens. C’est ce qui a mené le gouvernement à cette stratégie, à penser que l’on pouvait à la fois briser les espoirs des Palestiniens tout en contenant le terrorisme. Ce n’est tout simplement pas viable. Cela nous a explosé à la figure. Cette guerre, ce bain de sang que l’on voit dans la bande de Gaza ne va pas nous apporter la sécurité. Nous avons une situation où les habitants n’ont pas d’eau potable, des milliers de femmes enceintes boivent de l’eau contaminée, un danger pour leurs vies. Des familles entières sont exterminées. Et à côté de cela, en Cisjordanie, des suprémacistes vont voir les Palestiniens en étant armés en leur disant « partez ou on vous tue » et ils doivent partir. Ils n’ont personne pour les protéger. On continue de briser leur vie. Nous avons besoin de radicalement changer notre approche.

Avez-vous un exemple particulier qui vous a marqué ?
Il y a des colonies qui s’appellent « avant-postes » et qui sont illégales, même par rapport à la loi israélienne, et moi, j'étais déployé là-bas pour les protéger. Ce sont des terres accaparées par les colons, non sanctionnés par le gouvernement. Ils saisissent des terres aux Palestiniens et à chaque fois qu’ils font ça, il y a tout un périmètre de sécurité autour où les Palestiniens n’ont plus le droit de rentrer.
Je me suis retrouvé dans des situations où deux Palestiniens avaient franchi cette ligne rouge imaginaire autour de l’avant-poste. J'ai enfilé mon gilet pare-balles et mon casque. On s'est rendu sur place dans un véhicule blindé et je me suis retrouvé face à un couple de Palestiniens de 50 ans en train de cueillir des feuilles pour faire la cuisine. On a dû leur dire : « Vous n’avez pas le droit d’être là, retournez dans votre village ou on vous arrête ». Plein de choses comme ça m’ont fait réaliser que ces gens vivent sous notre contrôle militaire, ils ne sont pas des citoyens israéliens, ils n’ont pas le droit de voter, ils n’ont aucun contrôle sur leur destin. C’est complètement injuste.

Quelle est, selon vous, la démarche à suivre ?
La communauté internationale doit dire haut et fort que ce que fait Israël est inacceptable. Lorsque je regarde les gouvernements du monde entier, ils sont en train de dire « c’est bon, vous pouvez continuer » et ça rend les choses bien plus faciles pour les gens d'extrême droite et suprémacistes juifs de se dire qu'ils vont s’en tirer impunément.
Nous avons besoin de l’aide internationale, que des gens disent au gouvernement israélien qu'il ne peut pas continuer à annexer des terres, briser les espoirs des Palestiniens, car cela mène à davantage de violence, cela déstabilise la région entière. Il faut arrêter de se laisser marcher dessus ! L’ambassadeur israélien à l’ONU portait une étoile jaune de la Shoah en début de semaine. C’est écœurant. C’est comme ça que le gouvernement israélien est manipulé et manipule la mémoire des victimes de l’Holocauste afin d’intimider les acteurs internationaux et les gouvernements pour qu’ils ne critiquent pas leurs politiques dangereuses et la route dangereuse dans laquelle on s’enfonce. Je veux que l'on reconnaisse les droits des deux peuples d’exister, d’avoir droit à la sécurité et à l'indépendance. Une vision politique qui n'inclurait pas ces options nous condamnerait à une violence de plus en plus grande, comme celle à laquelle nous avons assisté ces dernières semaines.

Rfi du 1er novembre 2023

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