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| Des travailleurs gazaouis expulsés d’Israël, réfugiés à Ramallah, en Cisjordanie. © Photo AFP |
Ramallah (Cisjordanie) – Le hall du gymnase est plongé dans un halo de fumée. Assis sur de rares chaises, debout ou allongés sur des matelas de fortune, une dizaine d’hommes tirent avidement sur leur cigarette en silence, pendant que leur téléphone recharge sur une des quelques prises disponibles. Les traits sont tirés, les yeux hagards, les corps tendus. Hier encore, quelque 300 Palestiniens de Gaza qui travaillaient légalement en Israël sont arrivés ici. À la va-vite, le gouvernorat leur a ouvert ce complexe sportif à Ramallah, dans le centre de la Cisjordanie, à l’écart des rues commerçantes.
Après l’attaque sanglante du Hamas en Israël le 7 octobre dernier qui a fait 1 300 morts, les travailleurs gazaouis se sont terrés dans leurs logements de fortune ou chez des connaissances, dormant parfois sur leur lieu de travail par peur de représailles. « La situation à l’intérieur [c’est ainsi que les Palestiniens désignent l’État hébreu – ndlr] est devenue très dangereuse. C’était trop difficile de rester, j’avais peur qu’on finisse par nous tuer », raconte Mohammed Najar, qui partage son matelas avec d’autres, autour d’un thé. L’ouvrier gazaoui de 32 ans travaillait à Tamra, dans le nord d’Israël. Le 11 octobre, son permis de séjour en Israël a été annulé, sans qu’il en soit prévenu. Il a alors pris un bus pour Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée, puis a rejoint Naplouse et enfin Ramallah. Certains ont échoué là après avoir été arrêtés par la police, qui les a ensuite lâchés à un check-point. Parfois, leur employeur a coordonné leur départ. La plupart sont partis avec leurs quelques affaires et sans avoir reçu leur salaire.
À présent, Mohammed Najar est coincé. La bande de Gaza est coupée du monde depuis samedi ; rien n’y entre, rien n’en sort. Sa femme et ses deux enfants sont sous les bombes à Khan Younès, dans le sud de l’enclave. « On ne sait pas quel sera notre destin dans cette situation. Je suis rongé par mes pensées, nos familles sont en train de mourir, ma tête va exploser. On en est tous malades, nos nerfs sont à vif », lâche l’ouvrier, la mine grise, les yeux rouges de fatigue. « Dieu merci, ça va. » Leur maison est toujours debout, précise-t-il, évasif : « Je les ai au téléphone, mais c’est difficile, le réseau coupe constamment. »
À côté de lui, un homme s’avance, timide, pour écouter la conversation, le regard saisi de peur. Sa fille a été blessée dans un bombardement. Il n’a pas la force de raconter encore une fois son angoisse. Comme lui, beaucoup refusent poliment de parler ; la fatigue, la tristesse, l’inquiétude imposent le silence. Ils craignent aussi qu’Israël lise ces lignes et ne leur accorde plus jamais de permis de travail. Tous sont dans les limbes : du fait de la séparation géographique et politique entre Gaza et la Cisjordanie, ils n’avaient jamais mis les pieds de ce côté-ci des territoires palestiniens et n’y ont ni proches ni contacts.
Le centre sportif à Ramallah a accueilli jusqu’à 1 200 travailleurs en milieu de semaine. Beaucoup n’ont pas pu avoir accès à une douche, il n’y a pas assez de sanitaires. « Des bus ont été affrétés pour en emmener une partie à Jéricho. Mais ils refusent de partir, ils pensent que Ramallah est le centre névralgique », décrit Akram al-Jariri, qui fait de la coordination média dans une ONG à Ramallah et vient prêter main-forte à l’accueil des travailleurs le soir, sur son temps libre. Face au manque d’initiative du gouvernorat, les bénévoles parent au plus pressé, appuyés par la mairie de Ramallah.
Fin août, près de 18 000 Gazaouis disposaient d’un permis de travail en Israël. L’État hébreu embauchait ainsi de la main-d’œuvre au rabais, monnayant des autorisations que les ouvriers paient plusieurs milliers de shekels (plus d’un millier d’euros). Leurs antécédents et les affiliations politiques des membres de leur famille ont été scrutés ; Israël sélectionnait en général des hommes qui avaient déjà passé la quarantaine, des pères de famille, présumés moins dangereux pour sa sécurité.
Akram al-Jariri s’inquiète pour les prochaines nuits. Il s’est mis à pleuvoir. Avant, certains dormaient dehors, faute de place. Dans le gymnase, les matelas se chevauchent presque, certains n’ont pas d’oreiller, d’autres cherchent une couverture supplémentaire, mal à l’aise sur ces lits de fortune qui réveillent les douleurs de leurs corps cassés par des boulots dans le nettoyage et la construction. De toute façon, personne ne dort : leur esprit est resté là-bas, à Gaza, avec leurs familles qu’ils n’arrivent pas toujours à joindre car l’enclave est soumise à un siège. Israël a coupé l’électricité et le carburant, nécessaire pour faire fonctionner les générateurs, n’entre plus.
En réponse à l’attaque du Hamas, l’armée israélienne bombarde la bande de Gaza sans discontinuer depuis samedi dernier. Hôpitaux, écoles, zones résidentielles… Les bombes explosent partout et aucun endroit n’est à l’abri des raids. De nombreuses infrastructures sont détruites et les morgues sont pleines. Selon un dernier bilan, plus de 2 300 Palestiniens ont été tués. Depuis vendredi, les Israéliens ont envoyé un avertissement exigeant que les Gazaoui·es du nord de l’enclave et de la ville de Gaza évacuent vers le sud. Dans la confusion la plus totale, des milliers d’habitant·es ont fui depuis, sous les bombardements, sans savoir où aller.
Pieds nus, de grands yeux vert clair éteints, Mahmoud al-Bayed fait signe de se mettre à l’écart pour tenter de créer une intimité illusoire. Le jeune Gazaoui de 28 ans a laissé sa femme et ses trois enfants avec sa mère à Al-Rimal, un quartier du centre de la ville de Gaza particulièrement dévasté. « Moi, c’est terminé, je suis en sécurité ici, mais eux… J’aimerais juste m’assurer qu’ils vont bien », résume-t-il, la voix faible. Il est arrivé à Ramallah sans rien, après avoir été arrêté par la police à Lod, une ville dite « mixte » du centre d’Israël, où vivent des juifs et des Palestiniens citoyens d’Israël.
« J’ai travaillé là-bas deux jours, tout allait bien. Mardi, en rentrant du travail, la police m’a attrapé. J’avais tout sur moi à ce moment-là, mes papiers, mes économies, mon téléphone. Quand on part, on ne sait jamais si on va revenir, décrit-il. Ils m’ont emmené dans un endroit que je ne connais pas, m’ont déshabillé et m’ont pris mon sac qui contenait tout. Je me fiche de l’argent, mais ils m’ont tout pris. Je suis resté en boxer et ils m’ont frappé. J’ai crié, j’ai pleuré, ils m’ont gardé ainsi pendant trois heures. » Il pense que les forces de l’ordre l’ont ensuite relâché au check-point vers Ni’lin, non loin de Lod. Un Palestinien qui se trouvait là l’a abordé, étonné, et lui a donné des habits. Contactée, la police israélienne n’a pas répondu.
Encore sous le choc, Mahmoud al-Bayed a trouvé un petit job dans une boulangerie à côté du complexe sportif. Avec son premier salaire, la veille, il a pu s’acheter un survêtement et des chaussures, retrouver un peu de dignité. « Quand je travaille, j’essaie d’oublier un peu. Mais je n’y arrive pas, je ne suis pas moi-même, je veux voir les miens », lâche-t-il, avant de s’interrompre, étranglé par des sanglots qu’il peine à retenir, gêné de ce débordement. « Je n’ai même plus de portable sur lequel ils puissent me joindre. C’est à la grâce de Dieu. Mais je sais qu’il y en a beaucoup ici qui sont exactement dans la même situation que moi. »
« On en devient fou », ajoute Abu Khalil, qui préfère taire sa vraie identité. Ses six enfants et sa femme sont restés à Khan Younès. Il s’inquiète aussi pour six de ses amis, qui travaillaient avec lui en Israël. « Quand je suis arrivé ici hier, on se parlait au téléphone, mais depuis, je n’ai plus de nouvelles. Je viens de faire enregistrer leurs noms », rapporte le travailleur de 55 ans. Les rumeurs se propagent de matelas en matelas et certains imaginent le pire.
« On essaie de coordonner et de créer une liste, précise Akram al-Jariri. On ne sait pas toujours s’ils sont disparus ou simplement dans un autre centre d’hébergement. » Dans un coin, un des travailleurs regarde les images de Gaza diffusées en direct sur une chaîne panarabe. Il ne veut pas qu’on le nomme, pour parler plus librement : « On n’a pas de liens avec la politique, on est des ouvriers, on veut juste vivre. Nous étions venus parce qu’on voulait gagner de quoi manger. De quoi sommes-nous coupables ? Nous sommes opprimés. Vous [les Israéliens – ndlr] vous êtes emparés de toute la Palestine, très bien pour vous, mais laissez-nous nos droits et la possibilité de vivre en dignité ! »
Clothilde Mraffko
Médiapart du 15 octobre 2023

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