Jénine, avant-poste de la confrontation avec Israël

 

Quelque 90 Palestiniens ont été tués dans des affrontements avec l’armée israélienne depuis 2022. Un chiffre inédit depuis 2015. Dans cette bataille, Jénine paie le prix fort.

La position de Jénine la sert en temps de paix, et lui nuit en temps de guerre.
Point avancé au nord de la Cisjordanie, tout près de la frontière entre le territoire occupé et Israël, elle est, dans le premier cas, la villégiature des Palestiniens de citoyenneté israélienne qui viennent goûter un semblant d’autonomie à des prix battant toute concurrence. Dans le second cas, quand les tensions montent, Jénine paie le prix fort – le tiers des tués en sont originaires, une trentaine, selon des chiffres donnés par le ministère de la Santé palestinien. A titre de comparaison, le gouvernorat voisin Naplouse, plus peuplé, en compte moins de 20.
A lui seul, le dernier raid a causé la mort de quatre personnes. L’armée israélienne était venue arrêter deux personnes recherchées, dont le frère de Raad Hazem, un Palestinien auteur d’une attaque à caractère terroriste à Tel-Aviv, le 7 avril dernier. L’heure inhabituelle – 9 heures du matin, soit en plein jour – de ce type d’attaque a fait dégénérer l’opération en confrontation ouverte. Le frère de l’assaillant palestinien a été tué. Il était accusé, avec une autre personne, d’avoir tiré sur des véhicules de l’armée. La maison de Raad Hazem avait déjà été démolie le 6 septembre dernier.
Pour Israël, les raids se sont intensifiés à cause de la vague d’attentats de mars-avril dernier qui a causé la mort de 19 personnes. L’armée procéderait au démantèlement de cellules terroristes par des opérations ciblées. Mais à Jénine, on a une autre version. « Ça remonte à la formation du gouvernement Bennett-Lapid, en juin 2021. C’était une formation fragile. Alors ils ont exporté leurs problèmes en Cisjordanie. Les médias israéliens affirmaient que Jénine se transformait en Beyrouth à l’époque de la guerre civile. Et là, Jamil el-Amouri est tué par des forces spéciales israéliennes infiltrées, avec deux policiers palestiniens qui ne savaient même pas ce qui se passait », explique Akram Rajoub, le gouverneur de Jénine.
L’événement suscite une colère profonde. Jamil el-Amouri était un jeune militant issu du camp de réfugiés de la ville, créé en 1948 pendant la « Nakba », terme utilisé par les Palestiniens pour évoquer l’exode des Palestiniens face à l’avancée de l’armée israélienne. Sur un kilomètre carré, il concentre 18.000 habitants et beaucoup de colère. Sa mère, Loubna, raconte comment, peu à peu, elle a perdu son fils aîné : « Il était ici, puis il recevait un coup de fil et partait d’un coup, sans rien dire. Il était très actif, participait aux manifestations de soutien pour les prisonniers. Dès qu’il a pu économiser un peu, il a acheté une arme. On me dit qu’il tirait des coups de feu contre les check-points de Jalameh ou de Dotan. » Ces points de passage connectant Jénine au territoire israélien sont les cibles favorites des jeunes militants palestiniens – l’endroit le plus accessible pour se confronter à l’armée. Jamil el-Amouri n’a cependant, jusqu’à preuve du contraire, blessé ou tué aucun membre des forces de sécurité.
« Deux ans avant sa mort, il a appris qu’il était recherché par les Israéliens. L’armée l’avait appelé de nombreuses fois, lui disait de se tenir tranquille, ils ne voulaient pas le tuer. Il répondait : Je suis dans le camp de réfugiés. Si vous me voulez, venez me chercher », reprend Loubna dans un salon transformé en un mausolée immaculé en l’honneur de son fils, dont des dizaines de portraits ornent les murs. « Il ne passait plus la nuit à la maison. Il revenait à 7 heures après le départ de ses sœurs à l’école, prenait une douche, dormait un peu. Puis il repartait travailler. Il avait trouvé un emploi dans le marché aux légumes. Je savais qu’il était militant, et recherché, mais je ne pensais pas qu’il serait tué aussi vite », reprend Loubna, d’une voix égale, le port droit, entièrement vêtue de noir. « Quand on demande aux jeunes du camp ce qu’ils veulent faire plus tard, ils répondent : Mourir en martyr », ajoute-t-elle. Elle affirme que les autorités israéliennes n’ont toujours pas rendu le corps bien que Jamil el-Amouri ait été tué il y a plus d’un an.
C’était au petit matin, avant l’aube. « L’Occupation aurait pu l’arrêter », explique Abou Moujahid, qui ne désigne Israël que par le mot Occupation . Athlétique, peau cendreuse – le manque de lumière du jour – et, au-dessus de cernes profonds, des yeux verts brillants comme de petites flammes dans la nuit. C’est l’un des leaders de la résistance du camp pour les brigades al-Aqsa, le groupe armé du Fatah. Il change de résidence aussi souvent que de pseudonyme. « Son oncle était en prison en Israël. Il a vu qu’il n’avait pas d’avenir. Qu’on tuait ses proches. On s’est assis avec lui. On lui a dit que cette voie était difficile, qu’il n’y a pas de base pour une nouvelle intifada. Il nous répondait : Je veux être un martyr pour protéger mon peuple parce que les Israéliens envahissent cette terre. Le matin de l’attaque, il buvait un café, désarmé. Il aurait fait un peu de prison. Ça l’aurait calmé. Mais quand les gens ont vu la vidéo, ça a mis fin à une paix de quinze ans. »
Abou Moujahid blâme un blocage général. « Pas de solution politique, l’échec du plan à deux Etats, la construction sans frein de colonies, l’absence d’élections palestiniennes… on respecte Mahmoud Abbas, mais c’est l’un des plus vieux leaders au monde. Si l’Autorité palestinienne (AP, NDLR) ne reprend pas la lutte contre l’occupation, on risque d’avoir un soulèvement du type révolutions arabes », s’inquiète le militant. L’AP le recherche – mais hors de question que ce militant du Fatah se livre : « Si nous partons, nous laisserons le champ libre au Hamas et au Djihad islamique. »
Au lieu de calmer le jeu, le gouvernement actuel a intensifié encore les raids, enclenchant un cycle sans fin de vengeances et de représailles. Trad Salah, membre des forces de sécurité palestiniennes, père d’un garçon de 16 ans tué en septembre lors d’une opération, s’inquiète : « Ils nous tuent, tuent nos enfants, viennent dans nos maisons. Que voulez-vous que nous fassions ? » Les deux militants visés ce jour-là, dans le village de Koufra Dan, non loin de Jénine, avaient vengé la mort d’un de leurs cousins en tuant un soldat israélien à un check-point. Trad Salah reprend : « Je me suis engagé pour contribuer à fonder un nouvel Etat. Ce rêve est terminé. Toute cette pression finira par exploser. »

Samuel Forey
Le Soir du 08 octobre 2022

Samedi 29 octobre 2022:
"Je marche pour la Palestine"
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