Une guerre à nulle autre pareille

 

Nidal Rohmi ///// Décombres d’une tour détruite, le 7 octobre, par une attaque aérienne israélienne dans la ville de Gaza, Gaza, 2023.
© Nidal Rohmi
Le conflit qui oppose Tel-Aviv au Hamas se distingue par la volonté d’anéantissement exprimée par chacun des camps et la magnitude des pertes en vies humaines qu’il a engendrées. Plusieurs mois après ses débuts, impossible de savoir ce qui parviendra à stopper la fuite en avant des forces israéliennes à Gaza. Aucun scénario d’après-crise n’esquisse d’avenir plausible pour l’enclave palestinienne.

Combien d’hommes en armes ont déferlé sur Israël aux premières heures du 7 octobre 2023, parés pour l’hécatombe ? De sources israéliennes, jusqu’à trois mille combattants appartenant à plusieurs factions rassemblées sous le commandement des Brigades Izz Al-Din Al-Qassam, la branche armée du Hamas, se sont infiltrés à travers la trentaine de brèches percées dans la barrière ceinturant la bande de Gaza, du poste-frontière d’Erez au nord, au point de passage de Kerem Shalom. Ils sont arrivés en pick-up, à moto, à pied, certains passant même par la mer et par les airs à bord de parapentes. Aussitôt franchie la clôture, ils ont pris d’assaut les avant-postes de sécurité et se sont rués sur les sites militaires et les kibboutz environnants, alors que des milliers de roquettes tirées depuis le territoire palestinien arrosaient déjà Ashkelon, Jérusalem et la périphérie de Tel-Aviv.

Les zones d’ombre entourant cette offensive sans précédent sont loin d’avoir été toutes dissipées
Ainsi débutait, aux environs de 6 h 30 le jour suivant, la semaine de célébration de Souccot pour les juifs, l’opération « Déluge d’Al-Aqsa », baptisée en ces termes par le mouvement islamiste au pouvoir à Gaza en référence à la grande mosquée de Jérusalem, sanctuaire de l’islam au cœur de perpétuelles tensions israélo-palestiniennes. Trois mois après son déroulement, les zones d’ombre entourant cette offensive sans précédent sont loin d’avoir été toutes dissipées. Mais à mesure que les informations ont filtré et que des investigations journalistiques ont permis d’isoler les faits du brouillard de la propagande de guerre, l’enchaînement des événements a été reconstitué et leurs conséquences immédiates documentées. Les assaillants ont ramené 255 otages à Gaza. Selon un bilan mis à jour le 20 décembre 2023 par les autorités israéliennes, 1 181 personnes ont péri dans des casernes, aux environs du kibboutz de Réïm où se déroulait la rave party de Tribe of Nova et dans une vingtaine de localités mises à sac dont Nir Oz, Be’eri, Netiv Haasara, Kfar Azza et Nahal Oz. Tel-Aviv a dénombré 859 civils, 278 militaires et 44 policiers parmi les victimes. Beaucoup d’entre elles ont enduré des sévices extrêmes, des femmes, en particulier, violentées et violées avec une cruauté propre à susciter un immense effroi (1). Israël a en outre affirmé avoir tué près d’un millier de combattants du Hamas au cours des quatre jours qui ont été nécessaires à son armée pour juguler l’assaut et reprendre le contrôle total de la « frontière » avec l’enclave.

Ni eau ni nourriture
Avant même d’y parvenir, le pays a lancé ses premières frappes de représailles sur le territoire palestinien. Le 8 octobre, il promulguait l’état de guerre et déclarait, pour la première fois depuis l’attaque surprise de l’Égypte et de la Syrie en 1973, la mobilisation générale et le rappel des 360 000 réservistes. Le 9 octobre, un siège complet était imposé à Gaza : « Pas d’électricité, pas de nourriture, pas d’eau, pas de carburant », décrétait M. Yoav Galant, le ministre israélien de la défense. D’abord exclusivement aérienne, l’offensive, soutenue militairement par les États-Unis et diplomatiquement par plusieurs pays occidentaux, est aussi devenue terrestre avec l’entrée des chars israéliens dans la bande de Gaza le 27 octobre. À l’exception de la trêve conclue entre le 24 novembre et le 1er décembre, qui a permis d’échanger 118 otages contre 240 prisonniers palestiniens, et en dépit de tardifs appels des alliés d’Israël à un « recalibrage » de la stratégie des forces de défense par égard pour les civils, l’intensité de ce déluge de feu aux relents de fuite en avant ne s’est jamais démentie. Les destructions, la crise humanitaire et, surtout, les pertes humaines ont atteint une telle magnitude que la suspicion d’une intention génocidaire de la part d’Israël a commencé à voir le jour, nourrie par la rhétorique extrémiste de certains de ses représentants politiques et militaires. Au rang des contempteurs de cette campagne sans merci, l’Afrique du Sud a déposé une requête devant la Cour internationale de justice, le principal organe judiciaire de l’Organisation des Nations unies (ONU), pour manquement aux obligations de prévention et de répression du crime de génocide. Des accusations rejetées « avec dégoût » par Israël. Les premières audiences devaient se tenir à La Haye les 11 et 12 janvier 2024.

À l’heure où nous mettions sous presse, la situation dans l’enclave palestinienne ne cessait d’empirer. Le 2 janvier, un peu plus de douze semaines après le début des hostilités, 22 185 habitants, soit près de 1 % de la population totale, avaient perdu la vie d’après le ministère de la santé à Gaza, auxquels s’ajoutaient des milliers de disparus. Les blessés se comptaient en bien trop grand nombre (57 000) pour être pris en charge par les 13 hôpitaux encore en état partiel de fonctionnement sur les 35 du territoire recensés par l’Organisation mondiale de la santé. Selon l’ONU, 1,9 million de personnes ont été déplacées, une population menacée par la famine et forcée de s’entasser dans le sud sans y trouver d’abri contre les bombardements incessants. Gaza est « tout simplement devenue inhabitable », s’alarmait M. Martin Griffiths, le secrétaire général adjoint de l’ONU aux affaires humanitaires, le 5 janvier. À la mi-décembre, Israël avait largué 29 000 projectiles sur ce territoire de 360 kilomètres carrés et démoli 70 % de ses 439 000 habitations, rapportait le Wall Street Journal sur la base de renseignements américains (2). À titre de comparaison, précisait le quotidien, « l’armée américaine a largué 3 678 munitions sur l’Irak entre 2004 et 2010 ». Par contrecoup, la tension déjà élevée en Cisjordanie, où vivent près de 500 000 colons israéliens, a dépassé la cote d’alerte. Après le 7 octobre, la recrudescence de leurs attaques constatées par l’ONU et plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) a provoqué la mort d’au moins 321 Palestiniens selon le ministère de la santé de l’Autorité palestinienne, et entraîné plus de 2 500 arrestations affirme de son côté Tel-Aviv.

Vers une conflagration régionale ?
« Personne ne peut prédire le prochain chapitre de cette tragédie, mais tout le monde sait que ce sera pire », constatait l’observateur permanent adjoint de l’État de Palestine auprès de l’ONU, M. Majed Bamya, devant le Conseil de sécurité le 29 décembre dernier, résumant un sentiment largement répandu. Plusieurs mois après ses débuts, l’issue de l’offensive reste des plus incertaines. Tout comme l’éventualité d’une conflagration régionale, redoutée mais restée pour l’heure circonscrite aux heurts avec le Hezbollah au Liban et aux missiles tirés par les Houthis du Yémen contre des navires commerciaux en mer Rouge. À dire vrai, aucun État du Proche-Orient n’a d’intérêt à une propagation du conflit. Ni l’Égypte absorbée par une violente crise économique, ni l’Iran qui veut sécuriser l’avancée de son programme nucléaire, ni l’Arabie saoudite dont le futur roi, M. Mohammed Ben Salman, nourrit d’autres ambitions pour son pays. Tout au plus, à entendre M. Benyamin Netanyahou, est-on autorisé à penser que la fin des hostilités sera lointaine. Le premier ministre israélien, à l’impopularité désormais record, a une fois de plus martelé le 30 décembre que les affrontements allaient « se poursuivre pendant de longs mois, jusqu’à ce que le Hamas soit éliminé et les otages libérés ». On sait aussi que cette guerre contient plusieurs points d’inflexion qui font d’elle une bataille différente de celles qui l’ont précédée et qu’elle marque sans doute le tournant le plus important de l’histoire houleuse des relations israélo-palestiniennes depuis la création de l’État d’Israël le 14 mai 1948 et la Nakba qui s’est ensuivie.

Le premier point d’inflexion tient au revers militaire encaissé par Tel-Aviv le 7 octobre. L’incapacité à anticiper l’attaque d’envergure sans précédent perpétrée par des Palestiniens sur son sol constitue la plus cinglante défaite de l’existence du pays. Les renseignements israéliens, donnés parmi les plus performants au monde, ne sont pas parvenus à faire entendre leurs alertes au gouvernement. Il a suffi de quelques bulldozers pour éventrer le « mur de fer » de six mètres de haut, une forteresse inaugurée en décembre 2021, conçue pour empêcher toute infiltration depuis Gaza. La défense a mis de longues heures à réagir faute d’effectifs suffisants dans la région, et il n’est pas exclu que le Hamas lui-même ait été surpris de la facilité de progression de ses combattants. Confiantes dans la supériorité des dispositifs high-tech de la barrière, les autorités avaient dégarni ses abords pour renforcer la protection des colons en Cisjordanie. Cette entaille dans la crédibilité dissuasive sonne comme la remise en cause d’un modèle sécuritaire qui fondait la puissance d’Israël, que ni le torrent de bombes larguées sur Gaza, ni l’assassinat du numéro deux du Hamas, Saleh Al-Arouri, par une frappe ciblée dans la banlieue sud de Beyrouth, n’effaceront. Le 7 octobre 2023, cette armée, à qui tous les crédits ont été accordés et tous les excès permis, a failli à sa mission d’assurer la sécurité du foyer juif placé sous sa protection en 1948.

La multiplication des crises
Le deuxième point d’inflexion est le retour de la « cause palestinienne » sur le devant de la scène, et du même coup la réhabilitation de la violence comme moyen d’obtenir sa prise en compte. Qui se souciait encore de Gaza, sous blocus depuis juin 2007, autrement qu’à l’occasion des interventions israéliennes (2009, 2012, 2014, 2021) devenues péripéties par leur récurrence, ou de l’extension toujours impunie des colonies en Cisjordanie ? La multiplication des crises dans le monde arabe, les révoltes populaires de 2011, de même que les sempiternelles divisions palestiniennes et la lassitude des pays de la région (lire « Belligérants et partenaires ») ont contribué à refouler le dossier à la périphérie des enjeux proche-orientaux. La normalisation des relations de plusieurs pays avec Israël dans le cadre des accords Abraham de 2020 et la perspective d’un rapprochement historique avec une Arabie saoudite tout sauf encline à conditionner ses intérêts économiques à une amélioration du sort des Palestiniens (lire l’encadré « Coup de froid sur la normalisation ») semblaient avoir parachevé cette marginalisation. « Laissez-moi vous dire combien le peuple israélien aspire à une paix véritable », affirmait M. Netanhyaou pas plus tard que le 23 septembre 2023 à New York, en brandissant devant l’Assemblée générale des Nations unies une carte du Proche-Orient sur laquelle ne figurait aucune trace de la présence palestinienne. Myopie paroxystique, aussi, du côté américain, dans cet essai paru sur le site de la revue Foreign Affairs début octobre — et rectifié ensuite — sous la plume de M. Jake Sullivan. Le conseiller à la sécurité nationale des États-Unis y notait que l’administration Biden avait « désamorcé » les crises à Gaza et que le Proche-Orient était « aujourd’hui plus calme qu’il ne l’avait été depuis des décennies » (3).

Le troisième point d’inflexion est un constat d’impasse totale. Après l’enlisement du processus d’Oslo, la Palestine laïque, ouverte, a cessé de peser. Dirigée depuis 2005 par un Mahmoud Abbas contesté en interne et affaibli par la politique israélienne, minée par des divergences internes, l’Autorité palestinienne a échoué à renouveler sa vision. Face à elle, le mouvement islamiste du Hamas a su capter les aspirations des Palestiniens de l’intérieur et s’ériger en porte-voix, mêlant nationalisme et conservatisme revisité dans son discours. Par un jeu de miroirs, une dérive analogue a emporté Israël. Le camp des partisans de la solution à deux États, de la gauche et de la droite modérée, n’a cessé d’y perdre du terrain au profit de l’alliance forgée par les colons et les religieux. Sous la férule de M. Netanyahou, au pouvoir depuis 1996 — avec des intermittences — et prêt à tout pour y rester, le gouvernement israélien a fini par devenir prisonnier de cette relation aux ambitions hégémoniques. Après s’être arrogé des décennies durant le monopole du conflit israélo-palestinien, et avoir écarté les acteurs qui auraient pu prétendre à sa médiation, les États-Unis ne peuvent plus endosser de rôle conciliateur. Depuis le 7 octobre, ils se sont disqualifiés en calquant leur narratif sur celui de Tel-Aviv et en apportant un soutien inconditionnel à l’assaut des forces israéliennes contre Gaza (lire « Les États-Unis à la rescousse »). Deux radicalités sans arbitre : les conditions du pire pour un conflit auquel personne n’était préparé et qui, après les guerres en Irak, en Syrie et en Ukraine aura fini de dynamiter le fragile édifice du droit international.

« Comment nous remettrons-nous des fosses communes, de l’incapacité d’enterrer nos proches, des Palestiniens sous les décombres ? »
« Un jour, les massacres cesseront, concluait le représentant palestinien Majed Bamya, lors de son intervention à l’ONU fin 2023. Mais comment s’en remettre ? Comment nous remettrons-nous des fosses communes, de l’incapacité d’enterrer nos proches, (…) du millier d’enfants amputés sans anesthésie (…) et des huit mille Palestiniens sous les décombres ? » Des questions auxquelles aucune des options esquissées pour « l’après-guerre » — une hétérogénéité de scénarios allant de la déportation massive vers le Sinaï ou ailleurs à la restauration de l’autorité de l’Autorité palestinienne privilégiée par Washington, en passant par le plan de M. Galant qui confierait la gestion des affaires civiles aux Gazaouis sous la supervision d’une force d’intervention spéciale « task force » internationale et un contrôle militaire israélien — n’apporte pas la moindre réponse.

Hasni Abidi & Angélique Mounier-Kuhn
Manière de voir - Février et Mars 2024
Politiste, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève et auteur de Moyen-Orient. Le temps des incertitudes, Érick Bonnier, Paris, 2018.

(1) « “Screams without words” : How Hamas weaponized sexual violence on Oct. 7 », The New York Times, 28 décembre 2023.
(2) « The ruined landscape of Gaza after nearly three months of bombing », The Wall Street Journal, New York, 30 décembre 2023.
(3) « The Sources of American Power », Foreign Affairs, New York, novembre-décembre 2023.

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