Gaza : le directeur d’hôpital qui refusait d’abandonner ses patients est détenu par Israël sans inculpation depuis décembre 2024

 

Hussam Abu Safiya, directeur de l’hôpital Kamal-Adwan (Gaza), le 21 novembre 2024. AFP
Hussam Abu Safiya, chef de l’hôpital Kamal-Adwan, dans le nord de Gaza, est emprisonné en Israël sous le régime des « combattants illégaux ». Il n’a pas eu de procès. Privé de soins, selon son avocat, le pédiatre paierait le prix de ses prises de parole sur la destruction par Israël du système de santé gazaoui.

Quand son nouvel avocat a enfin pu lui rendre visite en prison, en septembre 2025, Hussam Abu Safiya est apparu le visage éclairé d’un rare sourire. Pour la première fois depuis neuf mois, il était autorisé à changer de vêtements. Depuis, Nasser Odeh n’a vu son client que deux fois. La dernière remonte au 12 mai.
« Sur les dix demandes de visite que j’ai déposées ces six derniers mois, huit ont été annulées alors que je me trouvais déjà devant la prison, et sans explication », témoigne l’avocat basé à Jérusalem et spécialisé dans les droits humains, joint au téléphone par Le Monde, comme l’ensemble des témoins cités.
Près d’un an et demi s’est écoulé depuis l’enlèvement du docteur Abu Safiya, le 27 décembre 2024 – nié par l’armée israélienne pendant quarante jours –, immortalisé par une photographie devenue emblématique de la guerre à Gaza. On y voit le directeur de l’hôpital Kamal-Adwan, le plus grand du nord de l’enclave, marcher seul, en blouse blanche, vers un char israélien, au milieu d’une rue pulvérisée. Plus de cinq cents jours plus tard, le pédiatre âgé de 52 ans croupit en prison sans connaître les accusations portées contre lui.
Comme 17 autres médecins et 58 travailleurs de santé arrêtés à Gaza depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque terroriste du Hamas contre Israël, Hussam Abu Safiya est détenu sous le régime israélien des « combattants illégaux », qui permet l’emprisonnement illimité de Palestiniens sans inculpation ni procès. Selon des organisations de défense des droits humains, près de 1 300 personnes sont actuellement détenues sous ce statut.
« Aucun dossier judiciaire ne nous est présenté. Les autorités se contentent d’affirmer qu’il existe un dossier secret selon lequel la libération du docteur Abu Safiya représenterait un danger pour l’Etat d’Israël. Il est donc impossible d’assurer une défense », explique Nasser Odeh. En pratique, la loi impose seulement qu’un juge examine la détention tous les six mois lors d’audiences par visioconférence, parfois expédiées en deux minutes, et se résumant à l’annonce de son renouvellement.

« Le risque qu’il meure est réel »
Jeudi 4 juin, Nasser Odeh a appris le transfert de son client vers la prison de Nafha (Sud), où il avait déjà été détenu, mais cette fois il est placé à l’isolement. « C’est la première fois qu’on l’isole. C’est une mesure punitive à la suite du recours que nous avons déposé devant la Cour suprême israélienne contre la prolongation de sa détention arbitraire, décidée par un tribunal le 28 avril », estime l’avocat.
Pendant ce temps, l’état de santé de Hussam Abu Safiya se détériore. Selon Nasser Odeh, il a perdu une trentaine de kilos en raison de la malnutrition qui sévit dans les prisons israéliennes – placées sous l’autorité du ministre de la sécurité nationale ; Itamar Ben Gvir (extrême droite) –, où les conditions de détention des Palestiniens se sont drastiquement dégradées depuis octobre 2023. Le calvaire de Hussam Abu Safiya avait commencé dans la prison militaire de Sde Teiman, réputée être un « camp de torture », selon l’ONG israélienne B’Tselem.
Le médecin palestinien serait régulièrement battu et privé par intermittence de ses médicaments contre l’hypertension, dénonce son avocat, qui a saisi la justice israélienne. La dernière interruption de son traitement, durant son transfert de la prison d’Ofer (en Cisjordanie occupée) vers celle de Ketziot, dans le Néguev (Sud), en février, a duré deux mois. Contacté, le service des prisons israélien, qui affirme ne pas avoir connaissance de ces allégations, assure que « tous les prisonniers sont détenus conformément à la loi et reçoivent des soins médicaux fondés sur le jugement professionnel des médecins. Toute plainte ou allégation particulière soulevée par les voies légales et officielles appropriées est examinée par les autorités compétentes ».
« Le fait que Hussam Abu Safiya soit privé d’un traitement essentiel veut dire que le risque qu’il meure est réel », alerte Naji Abbas, responsable du programme des prisonniers et détenus au sein de l’organisation Physicians for Human Rights Israel. « La prison du Néguev [Ketziot] est l’un des plus grands et des pires centres de détention. Au moins 17 Palestiniens y sont morts depuis deux ans et demi. Le dernier était Hatem Rayyan, un ambulancier décédé en février. Mais ce ne sont que les cas que nous avons pu confirmer. Des centaines de Gazaouis arrêtés après octobre 2023 ont disparu sans laisser de traces. »

Capture écran d’une vidéo postée sur Instagram par le photographe gazaoui Muhannad Almuqayed, où l’on distingue le médecin, Hussam Abu Safiya, à Gaza, le 27 décembre 2024. INSTAGRAM @MUHANNAD_ALMUQAYED

Le 24 mars, deux rapporteurs mandatés par les Nations unies ont appelé Israël à libérer immédiatement le médecin gazaoui. Ils ont évoqué de nouveaux éléments faisant état de « torture sévère » à son encontre. « Les Etats ont le pouvoir de mettre fin à son calvaire et nous les appelons à l’utiliser », ont-ils déclaré.
Grâce à la mobilisation des ONG internationales autour de son cas, Hussam Abu Safiya bénéficie de rares visites d’avocats, contrairement à la majorité des Gazaouis classés comme « détenus de sécurité ». Sa famille, interdite de visite, n’a que ce moyen pour obtenir des nouvelles.
« Je n’ai pas entendu sa voix depuis si longtemps. J’ai peur qu’elle s’éteigne pour toujours », confie Elias Abu Safiya, 28 ans, fils aîné du médecin. La famille vit aujourd’hui au Kazakhstan, pays d’origine de l’épouse du pédiatre, qu’il avait rencontrée là-bas dans les années 1990 pendant ses études de médecine, avant de revenir vivre à Gaza. Les Abu Safiya ont pu quitter l’enclave assiégée en novembre 2025, grâce à des pressions exercées par Astana pour évacuer ses ressortissants.
Elias, père de deux enfants, est encore hanté par le siège de l’hôpital Kamal-Adwan à l’automne 2024, au moment où l’Etat hébreu menait une destruction systématique de vastes zones du nord de Gaza. Toute la famille s’était réfugiée dans l’établissement après que leur maison dans le camp de Jabaliya avait été anéantie par l’armée israélienne.
« L’armée utilisait des blindés et des technologies militaires de pointe contre l’hôpital alors qu’il y avait 187 enfants à l’intérieur. Nous disions à mon père : “Papa, partons, nous allons mourir ici.” Mais il refusait d’abandonner les enfants sous respirateur artificiel, et le reste des patients. Pour lui, Gaza méritait le sacrifice. »
Nahreen Ahmed, une pneumologue américaine installée à Philadelphie, avait rencontré Hussam Abu Safiya en mars 2024, lors de l’une de ses missions humanitaires à Gaza. Ensemble, ils travaillaient à la création d’un centre nutritionnel dans le nord de l’enclave. Elle se souvient d’un collègue calme, humain et admiré par ses pairs. « Il m’avait dit qu’il ne quitterait cet hôpital que s’il était tué ou enlevé par l’armée israélienne. Neuf mois plus tard, c’est exactement ce qui s’est produit. C’est glaçant. »
Pour ses proches et ses soutiens, le directeur d’hôpital a payé le prix de son refus de quitter Kamal-Adwan et de ses prises de parole publiques. Tous les matins, il diffusait des vidéos montrant l’état critique des patients, les pénuries de médicaments, et implorait la communauté internationale de protéger son hôpital.
Le 25 octobre 2024, une attaque contre l’établissement tue son fils Ibrahim, âgé de 21 ans. Un mois plus tard, le médecin est blessé à la jambe par une frappe de quadricoptère visant une salle de l’hôpital où il se trouvait. Le 27 décembre 2024, l’assaut final de l’armée contre Kamal-Adwan se solde par l’arrestation d’Hussam Abu Safiya et de nombreux soignants, marquant l’effondrement du dernier grand hôpital encore opérationnel dans le nord de l’enclave palestinienne.
Le pédiatre avait pris la direction de l’établissement après l’arrestation, le 12 décembre 2023, de son prédécesseur, Ahmed Al-Kahlout. L’armée israélienne accusait alors le Hamas d’utiliser l’établissement à des fins militaires. Elle avait diffusé une vidéo de l’interrogatoire du médecin-chef, emprisonné depuis cette date, dans laquelle il reconnaissait être un membre du mouvement islamiste. Le ministère de la santé de Gaza avait, lui, accusé l’armée d’avoir extorqué sous la contrainte des aveux au directeur.
Israël affirme aussi que Hussam Abu Safiya appartient au Hamas, sans avoir rendu publiques des preuves vérifiables. Dans un rapport publié le 18 mai sur les territoires palestiniens occupés, portant, entre autres, sur la dévastation du nord de Gaza, qui, selon ses termes, « s’apparente à un nettoyage ethnique », le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme estime qu’Israël n’a pas fourni « d’informations permettant d’étayer » ses accusations d’usage militaire des hôpitaux gazaouis.
« Tout cela n’est qu’une campagne de diffamation destinée à salir mon père. S’il est un agent du Hamas, pourquoi ne l’ont-ils pas arrêté ou tué pendant toutes ces années ?, dénonce son fils. Il n’a commis aucun crime, à part celui d’être médecin. S’il était américain ou européen, des statues auraient été érigées en son honneur. Mais parce qu’il est palestinien et sans défense, il subit cet acharnement. »

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 08 juin 2026



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