![]() |
| Rashid Khalidi, historien américano-palestinien, spécialiste du Moyen-Orient, lors d’un rassemblement devant l’université Columbia, à New York, le 2 septembre 2025. RYAN MURPHY/REUTERS |
Intellectuel américano-palestinien de renom, Rashid Khalidi est professeur d’histoire émérite à l’université Columbia (New York), titulaire de la chaire Edward Said d’études arabes contemporaines. Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la question palestinienne, dont, récemment, Cent ans de guerre contre la Palestine. Une histoire de colonisation et de résistance (Actes Sud, 432 pages, 24,80 euros). Il a aussi été conseiller auprès de la délégation palestinienne lors des négociations de paix qui ont eu lieu à Madrid et à Washington (1991-1993).
Selon un sondage du centre de recherche américain Pew, publié en avril, six Américains sur dix ont une image négative d’Israël, soit une hausse de près de 20 points depuis 2022. L’Etat hébreu, qui disposait dans ce pays d’un soutien historiquement massif, est-il en train d’y perdre la bataille de l’opinion ?
Il ne fait guère de doute que quelque chose a changé. Pour la première fois depuis la création de l’Etat d’Israël, en 1948, une nette majorité d’Américains en a une opinion défavorable. Le basculement est flagrant chez les moins de 50 ans, en particulier les électeurs démocrates [dont 84 % se déclarent défavorables à Israël]. Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus ancienne : on a vu, ces dernières années, sur tous les grands campus universitaires, des organisations étudiantes voter des résolutions en faveur du boycott des entreprises soutenant l’occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza. Ce qui est nouveau, c’est que la dégradation de l’image d’Israël se constate aussi chez les jeunes républicains, dont 57 % déclarent en avoir une opinion défavorable. Cette évolution apparaît comme une conséquence directe de la guerre à Gaza.
Ce changement est-il conjoncturel, lié à la personnalité et à la politique de Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, ou s’agit-il plutôt d’une rupture plus structurelle ?
Je pense que c’est structurel. Ce qui s’exprime dans ce sondage, ce n’est pas une critique de Nétanyahou, mais une défiance à l’égard des mensonges d’Israël et de ses partisans. Avec la guerre de Gaza, les jeunes Américains, qui suivent de moins en moins les médias traditionnels, ont vu surgir sur leur smartphone une réalité très éloignée de la propagande qui leur est servie depuis des décennies. « L’armée israélienne est la plus morale du monde » ? Ils l’ont vue combattre à Gaza, cette armée, et ce qu’elle y a fait est profondément immoral. « Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient » ? Un Etat qui règne sur 5 millions de personnes privées de droits ne peut pas être une démocratie. Israël est une démocratie pour les Israéliens, surtout pour les juifs. Mais pour les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza qui vivent sous occupation militaire depuis 1967, soit les deux tiers de l’existence d’Israël, ce n’est pas une démocratie, c’est un régime d’apartheid.
Le divorce entre Israël et l’opinion publique américaine a-t-il une répercussion sur la campagne en vue des élections de mi-mandat, prévues le 3 novembre ?
Ce qui se passe avec l’Aipac [American Israel Public Affairs Committee], le principal lobby pro-israélien, est très intéressant. Par le passé, l’Aipac soutenait des candidats des deux partis, démocrates comme républicains. Aujourd’hui, il est majoritairement financé par des donateurs républicains qui cherchent à peser sur les primaires démocrates. Cette forme d’ingérence suscite une forte résistance, surtout au sein de la base du parti. La plupart des candidats se retrouvent ainsi dans l’obligation de déclarer publiquement qu’ils refusent l’argent de l’Aipac. C’est le cas de trois des probables participants à la primaire en vue de la présidentielle de 2028 : J. B. Pritzker, le gouverneur de l’Illinois, Rahm Emanuel, ancien maire de Chicago [2011-2019], et Gavin Newsom, le gouverneur de Californie. Ces trois personnalités, longtemps considérées comme favorables à Israël, en viennent aujourd’hui à critiquer le plus puissant lobby pro-israélien. J. B. Pritzker doit se dissocier de l’Aipac alors que sa famille, propriétaire de la chaîne d’hôtels Hyatt, l’a généreusement financé par le passé. C’est du jamais-vu.
Le paradoxe, c’est que ce mouvement de fond survient au moment où la présidence américaine, avec Donald Trump, n’a jamais été aussi pro-israélienne…
Il faut toujours du temps pour que les évolutions de l’opinion publique se traduisent par des changements en politique étrangère. On l’a vu au Vietnam et en Irak. Ces guerres sont devenues rapidement impopulaires, et pourtant elles se sont poursuivies pendant des années. La diplomatie américaine au Moyen-Orient ne va pas se transformer du jour au lendemain. Mais les lignes commencent à bouger. A la mi-avril, 40 des 47 sénateurs démocrates ont voté contre une livraison d’armes à Israël. C’est le début d’un changement.
Quelle est la situation dans les grandes universités qui ont été le théâtre d’un vaste mouvement de protestation propalestinien en 2024, notamment Columbia, où vous avez enseigné ?
Le mouvement a été étouffé de façon brutale, à Columbia comme ailleurs, par les présidents d’université, en lien avec les responsables politiques. Mais ces élites ont perdu la bataille de la jeunesse, et elles le savent. Il y a trente ou quarante ans, on ne pouvait pas prononcer le mot « Palestine » dans les couloirs de Columbia. Il était toxique. Maintenant, ce sont les mots « Aipac » et « Israël » qui sont toxiques. Les dirigeants d’université, les donateurs et les membres de conseil d’administration qui ont orchestré la répression de ce mouvement ont des enfants ou des petits-enfants qui leur reprochent leurs positions pro-Israël. Après que la présidente de Columbia a fait entrer [le 30 avril 2024] la police sur le campus – une première depuis 1968 – pour déloger les étudiants d’un bâtiment qu’ils occupaient, la faculté d’art et de sciences a voté contre elle une motion de défiance, à une majorité des deux tiers [elle a démissionné le 14 août 2024]. Il y a un bouillonnement, parmi les étudiants, mais aussi parmi les professeurs. C’est ce qui explique que la contre-offensive a été aussi dure. C’est le signe d’une défaite.
Au sein du mouvement de contestation envers Israël, certaines voix, issues en particulier du monde MAGA [Make America Great Again], ont des accents antisémites. Cela vous inquiète-t-il ?
Le discours anti-Israël de certains commentateurs ultraconservateurs, comme Tucker Carlson, Candace Owens et Nick Fuentes, est en effet imprégné de préjugés antisémites. Ils sont évidemment dangereux, d’autant qu’ils détestent aussi bien les juifs que les Noirs et les musulmans. Mais les républicains qui tiennent un discours anti-Israël ne sont pas nécessairement antisémites. La plupart se réclament du « America first » et s’inquiètent de voir leur pays entraîné dans des guerres qu’ils jugent contraires à ses intérêts. C’est une préoccupation légitime. Une récente enquête du New York Times a d’ailleurs montré le rôle déterminant de Benyamin Nétanyahou dans la décision de Donald Trump d’attaquer l’Iran.
Y a-t-il aussi un risque de dérive antisémite dans les milieux progressistes ?
On trouve de l’antisémitisme à gauche, bien sûr. Mais, dans l’ensemble, ce qui s’est passé sur les campus relevait d’une critique d’Israël, pas d’une hostilité envers les juifs. Les étudiants juifs étaient d’ailleurs nombreux au sein du mouvement de protestation à Columbia. Certains appartenaient à Jewish Voice for Peace [JVP], une organisation juive propalestinienne. Un seder [repas rituel qui ouvre la fête de Pessah, la Pâque juive] et des repas de shabbat ont été organisés dans le campement des manifestants sur le campus. Et pourtant, JVP a été bannie de l’université pour antisémitisme. Il faut être tordu pour porter de telles accusations.
Dans ces cas, l’accusation d’antisémitisme fonctionne-t-elle comme un bâillon ?
Oui, et j’en ai moi-même été victime. En 2024, Columbia a endossé la définition de l’antisémitisme de l’IHRA [Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste], comme le lui demandait l’administration Trump. Cette définition confond critique d’Israël et critique des juifs, à des fins de censure. Sur cette base, n’importe quel étudiant mécontent de ce que je disais sur le sionisme était en droit de me dénoncer à l’administration, qui pouvait ensuite me traîner devant une cour disciplinaire, l’Office of Institutional Equity [« bureau de l’équité institutionnelle »] – un intitulé pour le moins orwellien. Cette perspective m’était insupportable, si bien que j’ai rompu avec Columbia en 2025 et annulé les cours que je m’étais engagé à donner cette année-là. Ma collègue Marianne Hirsch, professeure de littérature comparée, a, elle, été traduite devant cette cour. Cette spécialiste de la Shoah a passé des mois à se défendre contre une accusation d’antisémitisme. Un sommet d’absurdité.
Les Palestiniens sont en train de gagner la guerre des récits aux Etats-Unis. Mais, compte tenu de la destruction de Gaza et du morcellement de la Cisjordanie par les colonies, cette victoire n’arrive-t-elle pas trop tard ?
Après cent ans de guerre contre eux, cent ans de colonisation et de tentative de nettoyage ethnique, les Palestiniens sont toujours présents sur leur terre. Entre la mer et le Jourdain, ils représentent un peu plus de la moitié de la population. Les Israéliens ne sont pas parvenus à les remplacer, ce qui était pourtant le projet initial du mouvement sioniste. Donc non, il n’est pas trop tard.
Que faut-il pour enrayer la marche vers l’abîme des deux peuples ?
Pour résoudre le conflit israélo-palestinien, le principe-clé est l’égalité. Les Israéliens doivent comprendre que la suprématie ne leur apportera jamais la sécurité : elle garantit au contraire la guerre perpétuelle, donc l’insécurité perpétuelle. Certes, après les événements des trois dernières années, l’heure n’est pas à la réconciliation. Mais les deux peuples n’ont pas le choix : aucun des deux ne fera disparaître l’autre. Ils sont condamnés à se parler et à trouver le moyen de vivre ensemble.
Propos recueillis par Benjamin Barthe
Le Monde du 23 mai 2026

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire