Flottille pour Gaza : « Nos gouvernements détournent le regard lorsqu’il s’agit des Palestiniens. Mais quand c’est nous, ils ouvrent les yeux… »

 

Coups, humiliations, agressions sexuelles, privations : les membres de l’organisation propalestinienne « Flottille pour Gaza » racontent une escalade de la violence lors de l’interception de leurs navires par les forces israéliennes.
Trois grands conteneurs posés sur le pont d’un navire militaire israélien transformé en prison, d’où s’échappent des cris. Des soldats en armes, cagoulés, qui distribuent des coups. Et puis, cette voix assurant cyniquement en anglais « I’m the medic » (« je suis le médecin ») avant d’infliger une décharge électrique avec son taser.
Jusque-là, personne n’avait entendu en détail le récit cru d’une violence habituellement réservée aux seuls Palestiniens. Mercredi 20 mai, le ministre israélien de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, avait bien provoqué un tollé international en diffusant une vidéo montrant pour la première fois des dizaines de militants européens de l’organisation propalestinienne « Flottille pour Gaza », agenouillés, face contre terre et mains entravées, après avoir vu leurs bateaux arraisonnés en Méditerrannée par l’armée israélienne. Encore n’entendait-on que les proclamations du ministre d’extrême droite « Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous ! », au-dessus de ce parterre muet d’hommes et de femmes immobilisés. A mesure que les militants qui avaient embarqué sur les petits bateaux de la Flotille pour Gaza, rentrent en France, en Italie, en Espagne, voici cependant les mots racontant ce qu’ils ont subi.
A Rome, Martina Comparelli, rentrée jeudi en Italie, a subi, comme douze autres membres de la flottille, une agression sexuelle, pratique devenue monnaie courante contre les prisonniers palestiniens. En plus des coups, des tortures qu’on lui a infligées ou dont elle a été témoin, elle raconte son entrée dans un espace d’exception, sans règles, où l’arbitraire règne. « Les gardes qui ont frappé, agressé, humilié sont convaincus et zélés. Ils semblent vivre dans une réalité parallèle, nous accusant d’être venus pour l’argent ou pour le sexe. »
L’un d’entre eux l’a menacée de mort plusieurs fois, armé d’un fusil d’assaut, d’après son témoignage. Selon d’autres membres de la flottille, la violence va crescendo par rapport aux épisodes antérieurs d’interception et de détention. Mais, rappelle Martina Comparelli : « A la différence des Palestiniens, qui peuvent être détenus indéfiniment et qui meurent en prison, je savais que j’allais sortir. » Elle poursuit : « Nos gouvernements détournent le regard lorsqu’il s’agit des Palestiniens. C’est le résultat du racisme. Mais quand c’est nous, ils ouvrent les yeux… »
A Paris, où plusieurs militants français sont rentrés vendredi, quelques-uns se sont retrouvés samedi après midi, place de la République, au milieu d’un petit millier de manifestants brandissant des drapeaux palestiniens. Deux d’entre eux sont encore hospitalisés, une jeune femme blessée à la cuisse par un tir de Flash-Ball, un garçon qui a eu le sternum brisé. Ceux qui sont là, cependant, racontent comment l’armée israélienne les a malmenés, dans une mise en scène destinée à les effrayer. « Très vite après avoir arraisonné notre bateau, l’armée israélienne nous a emmenés en zodiac vers une sorte de grosse barge où nous nous sommes retrouvés à quelque 180 prisonniers, explique Adrien Berthel, un webmaster de 33 ans, qui a rejoint les mouvements propalestiniens après avoir vu, sur Instagram, les images crues des enfants palestiniens touchés par le conflit. Là, de gros conteneurs avaient été placés pour former une sorte de carré fermé. Nous devions passer un par un dans l’un d’eux, dans l’obscurité absolue, où nous attendaient trois soldats pour nous gifler, donner des coups de pied et de crosse. L’un d’eux était en caleçon et j’ai eu soudain peur de subir un viol. Puis, on a attendu quatre jours dans ces conteneurs trop petits pour pouvoir tous y dormir. Sans assez d’eau ni toilettes pour tous. Régulièrement, ils tiraient des grenades assourdissantes pour nous faire reculer dans un coin plus étroit. »

« Ils nous disaient qu’ils allaient nous tuer »
A quelques mètres, Manon, éducatrice spécialisée, et Léo, un jeune chômeur, fils d’avocat (ils ne souhaitent pas que leurs noms soient cités), racontent leur petite embarcation contenant sept personnes, dont, hormis eux venus de France, un Marocain, un Espagnol, des Sud-Américains, soudain encerclée. Puis, l’arrivée sous escorte israélienne sur le navire prison où on les à fait s’allonger sur le pont inondé d’eau avant de séparer hommes et femmes. Et « la soif, deux toilettes pour près de 200 personnes, l’absence totale de soins pour les blessés ». Et encore, « les coups, raconte Manon, les cheveux tirés violemment et les marques rondes du canon qui restent sur la peau du dos ».
Les témoignages sont quasiment semblables parmi les 44 activistes espagnols rentrés samedi, répartis sur trois vols à destination de Barcelone, Bilbao et Madrid. A Barcelone, environ 200 personnes les attendaient, drapeaux palestiniens et pancartes à la main, sous l’œil des caméras. Quatre militants espagnols de la flottille ont dû recevoir des soins médicaux en Turquie, a fait savoir le ministère des affaires étrangères.
Mi Hoa Lee, l’une des militantes, explique : « Nous avons été interceptées, abordées, torturées, séquestrées, humiliées et déportées. L’escalade de la violence a été abyssale. On m’a emmenée sur un navire prison militaire, totalement équipé pour nous torturer. » Elle a décrit comment on lui a confisqué son passeport avant de la faire entrer dans ce qu’elle appelle « le tunnel de la terreur et de la torture » : « Quatre soldats des forces d’occupation israéliennes m’ont frappée. Ils m’ont aussi électrocutée avec un taser. Ils nous disaient qu’ils allaient nous tuer. Une camarade a été enfermée dans une pièce avec un chien qui la mordait. Il y a eu des violences sexuelles. Des grenades sonores ont déchiré des pieds. »
La réaction des autorités espagnoles a été particulièrement virulente. Le ministre des affaires étrangères, José Manuel Albares, a qualifié les images diffusées de « monstrueuses, inhumaines et indignes », exigeant des excuses publiques d’Israël et convoquant la chargée d’affaires israélienne – Israël n’a plus d’ambassadeur à Madrid depuis mai 2024, date à laquelle l’Espagne a reconnu l’Etat palestinien – pour lui communiquer « le rejet » du gouvernement espagnol.

Itamar Ben Gvir interdit d’entrée en France
Sur son compte X, le 20 mai, le premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, a annoncé vouloir porter le dossier à Bruxelles, pour tenter d’obtenir l’interdiction d’entrée sur le territoire européen du ministre Ben Gvir, déjà persona non grata en Espagne depuis septembre 2025. « Les images du ministre israélien Ben Gvir humiliant les membres de la flottille sont inacceptables. Nous ne tolérerons pas que quiconque maltraite nos citoyens », a écrit M. Sanchez.
La réaction de l’exécutif italien à la détention et aux mauvais traitements infligés aux membres de la flottille a, elle aussi, été résolue. Jusque-là, la politique étrangère de Giorgia Meloni avait été alignée sur celle de Washington et mue par la volonté d’éviter une critique frontale d’Israël. Mais l’hostilité envers Donald Trump et, dans une certaine mesure, la solidarité avec les Palestiniens éprouvées au sein de l’opinion publique ont contribué à sa défaite au référendum constitutionnel de mars, tournant de son mandat. Et alors que Giorgia Meloni avait jusque-là qualifié les membres de la flottille Global Sumud d’irresponsables, le ton a changé.
Mercredi 20 mai, l’ambassadeur israélien auprès de la République italienne avait été convoqué par le ministère des affaires étrangères pour demander la libération des ressortissants italiens. Les communiqués durs se sont succédé, dénonçant une action « inacceptable » qui allait avoir des conséquences, selon la présidente du Conseil de droite radicale, Giorgia Meloni, tandis que le président de la République condamnait une arrestation illégale. Rome a annoncé qu’elle demanderait des sanctions au niveau européen contre Itamar Ben Gvir.
Enfin, la France, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a annoncé samedi : « A compter de ce jour, Itamar Ben Gvir est interdit d’accès au territoire français. Cette décision fait suite à ses agissements inqualifiables à l’égard de citoyens français et européens passagers de la flottille Global Sumud. » Ajoutant cependant, « désapprouver » la flottille « qui ne produit aucun effet utile et surcharge les services diplomatiques et consulaires », le ministre a assuré ne pouvoir « tolérer que des ressortissants français puissent être ainsi menacés, intimidés ou brutalisés, qui plus est par un responsable public ». Le chef de la diplomatie française a, par ailleurs, rejoint son homologue italien en annonçant que la France « demande à l’Union européenne de prendre également des sanctions à l’égard d’Itamar Ben Gvir ». 

Par Raphaëlle Bacqué, Allan Kaval et Isabelle Piquer
Le Monde du 24 mai 2026

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