En Cisjordanie occupée, l'armée israélienne fait des enfants palestiniens des cibles comme les autres

 

Depuis le début de l’année, 51 enfants palestiniens ont été tués en Cisjordanie par l’armée israélienne, la plupart par balles, selon Defense for Children International-Palestine (DCI-Palestine).© MaxPPP
L’ONU alerte sur une détérioration « inquiétante » de la situation. Les enfants, tués, blessés, ou arrêtés, figurent parmi les premières victimes d’exactions commises par l’armée et des colons israéliens, rarement sanctionnés.
Le maillot de foot vert de Sami, 15 ans, est toujours étendu sur son lit, intact. Quatre jours auparavant, dans la commune palestinienne de Kafr Aqab, un tireur d’élite israélien positionné sur un toit a ouvert le feu, peu avant minuit, sur un groupe de jeunes à une cinquantaine de mètres en contrebas.
La balle a traversé le dos de Sami avant de ressortir par sa poitrine. Vingt minutes plus tard, le soldat a tiré de nouveau, tuant sur le coup son ami Amr Khaled, 18 ans. Les autorités israéliennes, qui n’ont entrepris aucun contact direct avec les familles des victimes, se sont contentées de justifier, dans un communiqué, « avoir tiré sur des individus représentant une menace immédiate ».

Des enfants palestiniens ciblés dans l’indifférence internationale
Ce lundi après-midi, dans un salon tapissé des portraits de Sami, ses proches, tout de noir vêtus, restent figés dans leurs fauteuils, écrasés par la douleur et l’incompréhension. « C’était un garçon timide, gentil, tout le monde l’aimait », sanglote sa mère, entourée des quatre filles qui lui restent, blotties, muettes, les joues striées de larmes.
Depuis le début de l’année, en Cisjordanie, 51 enfants palestiniens ont été tués par l’armée israélienne, la grande majorité par balle, selon l’organisation Defense for Children International-Palestine (DCI-Palestine). « Les soldats israéliens savent qu’ils ne subiront aucun blâme de leurs supérieurs, du gouvernement ou de la communauté internationale pour avoir tué un enfant palestinien », dénonce Ayed Abu Eqtaish, directeur de programme au sein de DCI-Palestine.
La dernière condamnation d’un militaire pour la mort d’un mineur palestinien remonte à 2014. « Lorsqu’un enfant est blessé ou tué, les circonstances restent souvent floues, donc cela ne conduit pas nécessairement à une enquête », concède par téléphone Maurice Hirsch, ancien directeur des poursuites militaires pour la Cisjordanie.
Ce fameux jeudi, Sami était sorti avec sa trottinette électrique pour passer la soirée avec ses amis, comme il en avait l’habitude. « Comme n’importe quelle mère palestinienne, j’avais peur, à chaque fois que mon fils sortait, qu’il ne revienne pas », confie la mère de Sami, la tête baissée.

Séquelles physiques et psychologiques
À une quarantaine de kilomètres plus au nord, dans le village d’al-Mughayyir, Umi Mohamed, mère de cinq fils, partage la même inquiétude. « Je ne dors plus. Je fais des allers-retours à la fenêtre pour vérifier que les colons ne viennent pas nous attaquer », décrit cette maman qui veille seule sur sa famille depuis l’arrestation de son mari, il y a un an et demi.
Les portraits accrochés aux murs de son salon rappellent la cruelle succession de deuils : d’abord Yasser, son aîné, tué en 2018 d’une balle dans la tête. Il avait 18 ans. Puis Bassem, emprisonné depuis deux ans. Et enfin Mohamed, 15 ans, revenu la veille de la prison d’Ofer, où les conditions de détention des mineurs sont régulièrement dénoncées par les ONG internationales.
« Ma vraie date de naissance, ce n’est plus le 19 novembre 2010, mais le 23 novembre 2025 », lance Mohamed. « Ici vous êtes en enfer, vous ne reverrez pas le soleil », ont répété ses geôliers pendant ses six mois de détention, dans une section réservée aux mineurs. Sur ses mains, ses bras et ses jambes, l’adolescent montre les multiples lésions, traces de la gale et des sévices subis.

Une justice militaire implacable
Mohamed paraît bien trop jeune pour énumérer, presque à froid, tant de violences : insultes, menaces contre sa famille, fouilles à nu, chiens lâchés près de son visage, privations de soins, de lumière, coups portés hors caméra, il a tout enduré, dès son arrestation. « C’était comme dans un film : ils ont débarqué la nuit, à cinquante, comme s’ils venaient arrêter de grands criminels », se souvient sa mère. Elle raconte la maison retournée et les violences infligées à l’ensemble de la famille.
Chaque année, 500 à 700 enfants palestiniens sont détenus et jugés par les tribunaux militaires israéliens, selon DCI-Palestine, dans des conditions qui violent les normes internationales relatives à la protection des mineurs qu’Israël s’est engagé à appliquer en ratifiant la Convention des droits de l’enfant en 1991. Le motif le plus fréquent est, comme pour Mohamed, le jet de pierres.
Le garçon, qui se rêve footballeur, décrit un sentiment d’humiliation et d’oppression permanent, qui l’a poussé à ce geste contre les Jeeps des militaires postés près de son école. Les retards incessants à ses entraînements à cause des checkpoints, les raids quasi quotidiens de l’armée ou des colons dont les avant-postes illégaux encerclent le village, les intrusions dans les champs et les maisons…

Des enfants qui grandissent la peur au ventre
« De nombreux enfants développent des comportements traumatiques chroniques, avec des troubles alimentaires, de l’attachement ou des comportements agressifs », décrit la psychiatre Samah Jabr, cheffe de l’Unité de santé mentale du ministère palestinien de la Santé depuis 2016. « La croissance émotionnelle des mineurs s’interrompt et ils n’arrivent plus à revenir à leur enfance », poursuit-elle.
« Nos enfants grandissent avec la peur permanente d’être arrêtés ou déplacés », confirme Sahar Abbasi, directrice adjointe du centre Madaa Silwan. Créé par les habitants de ce quartier de Jérusalem-Est, devenu un symbole de l’occupation israélienne, le centre accueille des enfants qui, chaque jour, naviguent dans des rues et des maisons marquées par la présence constante des colons.
« Cela fait quinze ans que je travaille ici : la situation empire. Les enfants de cette génération ont le sentiment de ne rien contrôler, ils n’arrivent plus à se concentrer, ils n’arrivent plus à exprimer leurs émotions », note Sahar Abbasi. Derrière elle, le tableau de la dernière activité est couvert de post-it rédigés par des enfants de 8 à 10 ans. « On leur a demandé d’écrire quels étaient leurs droits, tous ont simplement écrit : « jouer ». »

Charlie Deulme
L'Humanité du 27 novembre 25



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