lundi 31 mai 2021

Joseph Andras (Écrivain): « Edward Saïd ou la voie démocratique »

 

Gaza City, le 21 mai. Des Palestiniens découvrent leur habitation détruite par les bombardements israéliens. © Mohammed Abed/AFP
C’est là une école en Palestine. Les élèves sont des filles, tout juste adolescentes. Edward Saïd a les mains posées sur une table et le buste, incliné, en appui sur celle-ci ; il interroge la classe. L’une des élèves, cheveux tirés vers l’arrière et large col clair, fait le récit des violences perpétrées par les colons. « Est-ce que le processus de paix a changé quelque chose à la situation ? » demande Saïd dans sa langue maternelle, l’arabe. Une autre, parée d’un fichu blanc, répond sans délai par la négative. Elle hoche la tête puis précise : « Non, on nous fait du mal presque tous les jours. Comment peut-on dire qu’il y a un processus de paix ? » Elle sourit.
Hors la classe, c’est la ville d’Hébron. Des soldats israéliens, en ligne, manipulent leurs fusils d’assaut à l’arrière d’un grillage. L’intellectuel palestino-américain, né à Jérusalem avant l’implantation de l’État d’Israël, les observe, distant de quelques mètres. Ses mains sont dans ses poches, cette fois ; de sa tête, on ne voit rien – on se figure sans peine ce qui s’y passe.
Quelques minutes plus tard, ailleurs, le godet d’un bulldozer s’enfonce dans la terre. Saïd interpelle un soldat israélien en anglais, dont la main droite repose sur la crosse du fusil qu’il porte en bandoulière. Un vieil homme est coiffé d’un keffieh ; on entend le vrombissement du tracteur à chenilles. Saïd dit : « Ce sont des pauvres gens à qui vous prenez la terre. Vous savez que c’est la vérité. » Le vieil homme s’adresse non loin à un deuxième soldat : « C’est ma terre et je l’ai cultivée moi-même. » Joignant le geste à la parole, le militaire répond : « Il y a un ordre. Venez. » Tandis que l’engin poursuit son travail de destruction, Saïd se tourne vers la caméra : « Vous pouvez aller n’importe où, n’importe quand en Cisjordanie, et voir des choses comme ça. (…) L’espoir en l’avenir est à peu près détruit. »
C’était en 1998 – le documentaire, signé Saïd, a pour nom In Search of Palestine. Cinq ans plus tôt, une image faisait le tour du monde : Arafat tendant la main à Rabin sous l’égide de Clinton. On connaît la suite : au moment des accords d’Oslo, on comptait environ 120 000 colons en Cisjordanie ; deux décennies plus tard, ils ont plus que triplé.
Edward Saïd, lui, nous a quittés en 2003.
Il n’a pas vu les opérations de guerre répétées contre la bande de Gaza, sous blocus, ni la reconnaissance, par Trump, de sa ville natale comme capitale d’Israël. Il n’a pas vu le Fatah et le Hamas s’affronter par les armes, ni le mouvement islamiste – une orientation politique dont Saïd critiquait « les méthodes, moyens, analyses, valeurs et visions » ( Power, Politics, and Culture) – gouverner l’enclave. Pas plus qu’il n’a vu le peuple palestinien se soulever de nouveau, ce printemps 2021, contre les tentatives d’expulsion coloniale frappant plusieurs familles palestiniennes de Jérusalem-Est, ni les bombes s’abattre en masse sur Gaza en réponse aux roquettes tirées et neutralisées à 95 % par le système de défense aérienne.
Plus de la moitié des morts palestiniens sont des femmes et des enfants : Netanyahou fait état d’un « succès exceptionnel ». Le cessez-le-feu bilatéral instauré, France 24 nous informe qu’à Tel-Aviv, « les habitants retrouvent les joies de la plage ». On s’en voit ravis.
Les armes tues, le bavardage peut donc reprendre. Quand le brave démocrate Joe Biden ne jure pas « croire au capitalisme américain », il assure ainsi que la solution à deux États est « la seule réponse » possible aux derniers événements.
Sans doute Edward Saïd aurait-il eu comme un geste de surprise.
C’est qu’il expliquait déjà, à la fin des années 1990 : « Regardez, physiquement, sur le terrain, il n’y a aucun moyen d’avoir un État palestinien qui signifie quelque chose. Même géographiquement. (…) Nous n’avons pas de territoire continu. Ce sont toutes des routes israéliennes contrôlées par les Israéliens, la plupart construites par l’armée depuis Oslo. Elles sont pour les colons, pour que les colons puissent aller d’une zone à une autre. L’Afrique du Sud a fonctionné sur le même principe. Alors quel genre d’État aura-t-on s’il n’existe pas de contiguïté ? »
Quatre ans plus tard, il ajoutait au cours d’un entretien : «  Il n’y a aucun moyen concevable qu’ils (les Arabes et les juifs) puissent être physiquement séparés sans apartheid (…). C’est pourquoi je dis que nous devrions avoir un État dans lequel tous les citoyens auraient une voix, comme le modèle sud-africain l’a fait pour mettre fin à l’apartheid. Sans cela, vous aurez la perpétuation du conflit, sous une forme ou une autre. »
Nommer ce qui est, donc, pour éviter de bavarder : la politique d’apartheid et la caducité de l’hypothèse d’un État palestinien viable. Voilà qui serait déjà un bon début.

L'Humanité du Lundi 31 Mai 2021
Joseph Andras

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Par Roland RICHA
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