vendredi 10 mai 2019

L’ordre des journalistes dénonce des « pratiques sans précédent dans l’histoire du Liban », au milieu d’un mutisme officiel.

L’entrée du palais Bustros, à Achrafieh. Michel Sayegh/Photo d’archives

Si la descente inexpliquée d’une unité de la Sécurité de l’État dans les locaux du ministère des Affaires étrangères, lundi, pour les besoins d’une enquête sur la fuite de procès-verbaux de réunions entre des responsables libanais et américains, publiés en avril dernier par le quotidien al-Akhbar, a suscité quelques réactions politiques seulement, la perquisition, tout aussi inexpliquée, effectuée le soir même par ce service dans les locaux du journal, est presque passée sous silence au niveau officiel.
Pourtant, la double perquisition constitue un précédent grave rappelant des pratiques qui font aujourd’hui craindre la résurgence d’un État policier et qui ont été dénoncées hier de nouveau par le chef du PSP, Walid Joumblatt, l’ancien ministre Achraf Rifi et le député Oussama Saad, mais aussi par les deux ordres des journalistes et de la presse. Ces craintes sont alimentées par la multiplication ces derniers temps des mesures répressives touchant particulièrement les blogueurs et les journalistes, et récemment des citoyens qui ont élevé la voix pour critiquer avec véhémence les dirigeants, à la faveur de l’épreuve de force engagée entre les habitants de Mansouriyé et le ministère de l’Énergie et de l’Eau autour de l’installation de câbles à haute tension dans cette zone résidentielle. La photo de ce vieux monsieur, Daoud Moukheiber, menottes aux poignets et encadré par deux agents de la police, au lendemain de sa diatribe contre le chef de l’État et les deux ministres des Affaires étrangères, Gebran Bassil, et de l’Énergie, Nada Boustani, et qui a fait le tour des réseaux sociaux, était on ne peut plus éloquente.
La Sécurité de l’État a bien expliqué dans un communiqué mercredi que « le dossier est actuellement entre les mains de l’autorité judiciaire compétente » et que « les investigations qu’elle a effectuées avaient été ordonnées par cette même autorité et menées suivant les règles en vigueur », sauf qu’on ignore toujours les raisons pour lesquelles c’est à un service de sécurité, et non pas aux autorités administratives et judiciaires compétentes, que l’enquête a été confiée. On ignore aussi quelle autorité judiciaire a saisi la Sécurité de l’État et à l’instigation de qui.
Autant d’inconnues qui font que cette démarche peu habituelle pour une enquête qui était supposée être administrative a été vite considérée comme une tentative d’intimidation, voire de musellement.

Daoud Moukheiber, menottes aux poignets et encadré par deux agents de la police

Retour au temps du Deuxième Bureau ?
Le silence politique a été dénoncé par Walid Joumblatt, qui a écrit sur son compte Twitter : « Sommes-nous retournés au temps du Deuxième Bureau, sachant qu’aujourd’hui au Liban, il y a un Deuxième, un Troisième et un Quatrième Bureau ? Sommes-nous retournés au temps de la tutelle ? » a-t-il affirmé, en allusion à l’État policier qui prévalait sous l’occupation syrienne. « Comment est-il possible d’accepter que la presse soit spoliée ; et bientôt toutes les libertés individuelles et personnelles ? Où sont les partis, les hommes politiques et les défenseurs des libertés ? Pourquoi ne prennent-ils pas position ? » a-t-il encore écrit.
Après avoir énuméré « les abus » des derniers jours, l’ancien ministre Achraf Rifi a appelé « tous ceux qui sont attachés à ce qui reste du concept de l’État à s’opposer à ces pratiques anormales pour contourner les lois, assujettir les citoyens et réprimer les libertés publiques ». Il a dénoncé des « pratiques policières, notamment contre les habitants de Mansouriyé et le quotidien al-Akhbar, même s’il nous attaque injustement parfois », et stigmatisé l’interpellation de Daoud Moukheiber, tout en se démarquant de ses propos.
Le député Oussama Saad, qui a commenté à son tour cette affaire, a constaté que « le pouvoir a commencé à montrer son visage répressif, hostile aux libertés », avant d’appeler « tous ceux qui sont soucieux de préserver la liberté d’information et les libertés publiques à réagir pour empêcher le pouvoir de persévérer dans ces agissements policiers répressifs ».
Le conseil de l’ordre des journalistes a dénoncé dans un communiqué « une tendance à dompter les médias et à les neutraliser, à travers une série de convocations et de procès qui n’ont pas suivi le canal régulier qui est celui du tribunal des imprimés ». Il s’est penché en particulier sur la perquisition des locaux d’al-Akhbar, dénonçant sans ambages des poursuites judiciaires « à des fins d’intimidation morale et physique ».
Faisant état de « pratiques sans précédent dans l’histoire du Liban », l’ordre des journalistes a annoncé qu’il « n’hésitera pas à prendre les mesures qui s’imposent pour défendre la démocratie, fondée sur les libertés d’opinion et d’expression, ainsi que sur la circulation de l’information et l’accès à l’information », et qu’il compte entreprendre dans les jours à venir une série de contacts pour « la protection de la presse contre ce qui la vise ».
À son tour, le président de l’ordre de la presse, Aouni el-Kaaki, a condamné la perquisition des locaux d’al-Akhbar, rappelant les procédures réglementaires pour d’éventuelles investigations avec la presse. Il a demandé au ministre de l’Information, Jamal Jarrah, qui n’a pas réagi à l’affaire, de la régler en Conseil des ministres.